Si les mots qui reflètent l'esprit de la langue et de l'époque changent, alors la réalité sociale change également. Et même nos attentes, nos objections et nos espoirs évoluent. Le dictionnaire Oxford choisit chaque année le « Mot de l'année ». Cette sélection est effectuée en analysant des millions de textes numériques, en tenant compte de la fréquence d'utilisation, de la croissance rapide de l'usage et du contexte culturel. En d'autres termes, Oxford ne choisit pas les mots parce qu'il les « aime », mais parce qu'ils sont déjà en circulation. Mais ces mots décrivent-ils le monde entier ou parlent-ils d'une perspective mondiale spécifique ? Si l'on examine les mots de l'année des cinq dernières années, il est possible d'y voir les traces d'une mentalité numérique et individualiste, centrée sur le Nord global et l'Occident, plutôt que sur la condition humaine mondiale. Les mots choisis reflètent un monde où l'incertitude, la rupture, le repli sur soi, la décomposition, la colère et la numérisation s'accélèrent.
2020 : UNE ANNÉE SANS PRÉCÉDENT
En 2020, Oxford n'a pas pu choisir un seul « Mot de l'année » pour la première fois. Le fait même de ne pas pouvoir choisir un mot était un message en soi. Le monde vivait un changement si rapide et si bouleversant qu'il était impossible à définir. Au lieu de cela, une liste de concepts décrivant 2020, définie comme « sans précédent » (unprecedented), a été publiée. Des mots comme pandémie, confinement et distanciation sociale symbolisaient la crise sanitaire et, avec elle, un arrêt à l'échelle mondiale. Cependant, même l'absence de mot est sujette à critique. Car pour une partie du monde, les crises majeures et le chaos n'étaient pas un phénomène nouveau. Pour les sociétés vivant dans la pauvreté, la guerre, l'exil et les inégalités, 2020 n'avait fait qu'ajouter de nouveaux problèmes. Ainsi, l'expression « sans précédent » a clairement montré quelle expérience était placée au centre.
ANNÉE 2021 : VAX
Le mot choisi a été « vax », c'est-à-dire vaccin. Au-delà d'une avancée scientifique, le vaccin s'est retrouvé au cœur de la politique, des théories du complot et de la polarisation sociale dans les médias. L'opposition à la vaccination, les théories du complot, la crise de confiance et la désinformation ont révélé à quel point les concepts de raison commune et de science sont fragiles dans les sociétés. Mais ici aussi, une posture critique est nécessaire. Les débats sur le « vax » ont été mis au centre de l'agenda par des sociétés ayant le luxe de refuser le vaccin, et non par les milliards de personnes n'y ayant pas accès, rendant à nouveau invisibles les inégalités mondiales.
2022 : LA RÉSISTANCE INDIVIDUALISÉE
Le mot choisi en 2022, « Goblin mode » (mode gobelin), décrit un état d'esprit désordonné, insouciant et introverti qui rejette les normes de productivité, d'esthétique et de réussite imposées par la société. Avec ce mot, on glorifie la condition humaine et l'évasion individuelle qui consistent à ne pas se sentir obligé de « bien paraître » ou d'« être productif ». Bien que l'insouciance, le retrait et le refus des attentes puissent sembler être une rébellion innocente à première vue, ce concept légitime également une rupture consciente avec la responsabilité sociale. C'est un état d'esprit qui choisit de se replier sur soi plutôt que d'affronter le système épuisant. En somme, l'acceptation au lieu de la critique, l'abandon au lieu de la transformation.
2023 RIZZ : LA MARCHANDISATION DE L'IDENTITÉ
Le mot choisi en 2023, « rizz », est une abréviation née du langage des jeunes générations. Exprimant le charisme, le pouvoir de persuasion et l'attrait social, ce mot donne des indices sur la manière dont l'identité est construite à l'ère numérique. Exister sur les réseaux sociaux, être visible et influencer, est l'équivalent linguistique de la capacité de l'individu à se vendre. Avec ce mot qui met en lumière les critères de réussite superficiels de l'ère numérique, le charisme ne vient plus de la profondeur, mais se résume à une performance numérique.
2024 BRAIN ROT : CERVEAU EN DÉCOMPOSITION OU SYSTÈME EN DÉROUTE ?
En 2024, le choix d'Oxford s'est porté sur « brain rot » (pourriture cérébrale). Cette expression, qui décrit la fatigue mentale et l'érosion cognitive créées par une consommation constante de contenus numériques de faible qualité, est une critique d'une époque soumise aux interfaces. C'est un aveu ironique du raccourcissement de la durée d'attention et du remplacement de la pensée profonde par la superficialité. On admet que la consommation constante de contenus de faible qualité fait pourrir l'esprit, mais le responsable de cette décomposition est incertain. Est-ce les algorithmes des entreprises, les plateformes ou les utilisateurs finaux ? Comme réflexe typique de l'ère numérique : définir, étiqueter et continuer son chemin.
ET 2025 : RAGE BAIT
Le « Rage bait » (appât à colère) désigne des publications faites uniquement pour générer de la colère, provoquer et récolter de l'interaction, sans mener nulle part. Ce choix est en réalité la conséquence naturelle des cinq dernières années. Le terminus des esprits épuisés, de la pression de la performance et de l'économie de l'attention : une société constamment en colère, constamment sur le qui-vive et constamment réactive. Dans les médias numériques, la colère est l'émotion qui circule le plus rapidement. Penser prend du temps, comprendre demande des efforts ; s'énerver est instantané et récompensé par les algorithmes. Ainsi, l'espace de débat public se transforme en un bruit qui ne produit aucune solution mais génère de l'interaction.
En conclusion, en examinant la trajectoire des mots de ces 5 dernières années, un tableau clair se dessine : les mots sont plus ironiques et plus défensifs. Avec ces mots, le monde est plus injuste, plus fragmenté, plus désespéré et plus fatigué. On assiste à une transition des crises mondiales vers le repli individuel, des valeurs collectives vers des identités fragmentées. Une menace collective comme la pandémie aboutit à une attitude individuelle, au retrait, à la performance de la scène et de l'identité, à l'épuisement et à la décomposition mentale, et finalement à une colère sans solution. En d'autres termes, cela montre une dérive des crises communes vers des mécanismes de défense personnels, puis vers la fatigue mentale, la décomposition et des colères sans issue. La colère sans direction au cœur du « Rage bait » qui décrit l'année 2025 est instantanée, fragmentée et consommable. Le système continue sa route sans rencontrer de véritable défi. Ce mot et cette condition humaine méritent une analyse plus approfondie.
Les mots choisis par Oxford ne sont pas descriptifs, ils sont déterministes. Par exemple, pourquoi Oxford, qui choisit les mots de l'année, n'a-t-il pas de mots actifs, politiques et sociaux qui discutent de la solution ? Dans le contexte de la relation langue-pouvoir, la colère et les réactions individuelles sans solution ne seraient-elles pas la nouvelle technique de gestion de l'ère numérique ? En bref, je n'accepte pas les mots passifs qui occultent l'inégalité et l'injustice, qui embellissent le désespoir et l'individualisme, ainsi que leur légitimation, et je continuerai à examiner cela.
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