Le ministre de l'Éducation nationale Yusuf Tekina déclaré lors du congrès provincial de l'AKP à Batman : "La géographie sur laquelle nous vivons était une terre où 72,5 nations vivaient en fraternité. Jusqu'à quand ? Jusqu'à ce que les Unionistes prennent le pouvoir dans ce pays." Les débats suscités par ces propos se poursuivent. Nous tenons tout d'abord à rappeler au ministre de l'Éducation nationale que le gouvernement du Comité Union et Progrès a duré 5 ans et 9 mois, du 23 janvier 1913 au 8 octobre 1918, qu'il s'est dissous lors du congrès d'octobre 1918, et que la base organisationnelle de la Guerre d'Indépendance et de la fondation de la République était le Müdafaa-i Hukuk (Défense des Droits).
Après avoir cité l'ouvrage du professeur Zafer Toprak, L'économie nationale en Turquie 1908 – 1918 publié par les éditions İş Bankası Kültür Yayınları, abordons les causes profondes du malaise de Tekin : « La politique d'« économie nationale » des années de la Seconde Constitution a marqué un début important dans l'orientation de la Turquie vers l'indépendance. Si ce processus constituait, d'une part, une étape majeure sur la voie de l'indépendance politique, il représentait, d'autre part, la participation de la Turquie à la phase de « démondialisation » apparue entre les deux guerres mondiales. C'était une révolte contre le monde libéral du XIXe siècle qui rendait le pays dépendant, ainsi qu'un processus de recherche d'identité nationale. »
Poursuivons notre analyse sur le climat politique et intellectuel dont s'abreuve Tekin, avec les raisons réelles qui se cachent derrière l'hostilité incessante envers le Comité Union et Progrès. L'attaque la plus facile et la plus efficace contre la République et Atatürk passe par le Comité Union et Progrès. C'est un type d'attaque garanti, sans risque, qui assure d'emblée une protection à son auteur. De la gauche coloniale aux libéraux, des partisans de la Seconde République aux séparatistes, des défenseurs des sous-identités aux fondamentalistes religieux, la plus large alliance se forme sur la base de l'anti-unionisme.
Il n'est pas difficile de deviner les raisons de l'hostilité de l'Occident envers les unionistes. Le grand crime du Comité Union et Progrès, impardonnable depuis 100 ans (au-delà des premières étapes de la construction nationale), est d'avoir voulu écarter la bourgeoisie compradore non musulmane, qui servait d'avant-poste économique à l'impérialisme, pour « turquifier » le capital. Que l'Empire ottoman, « l'homme malade », sorte de sa sphère d'influence économique et politique était une situation que l'Occident ne pouvait absolument pas accepter.
Sans plus attendre, tournons-nous vers les adversaires intérieurs du Comité Union et Progrès. Les efforts de modernisation entrepris par le gouvernement unioniste au sein d'une administration monarchique, où les institutions du sultanat et du califat étaient encore en place, ont suscité une vive réaction de la part de milieux très larges. Mettons de côté l'hostilité des intellectuels financés d'aujourd'hui, de la « clique orange » et de leurs parrains, ces intellectuels de l'armistice qui ont lié leurs intérêts personnels aux ambitions politiques des occupants, et venons-en aux étudiants des madrasas. Souhaitant préserver leurs privilèges, notamment l'exemption d'impôts et de service militaire, les madrasas sont à la tête de l'opposition aux unionistes. Le 31 mars 1909, lors du soulèvement réactionnaire mené par les madrasas, les cibles étaient les unionistes, les officiers issus de l'École de guerre et les diplômés des écoles modernes !
Dans ce soulèvement survenu à une époque où les institutions du sultanat et du califat étaient encore en vigueur ; « Nous voulons la charia » Des slogans sont scandés, des officiers formés à l'école, des journalistes et des intellectuels capturés sont lynchés, le parlement est pris d'assaut, des ministres et des députés sont assassinés dans les rues ! Le soulèvement réactionnaire qui a bouleversé Istanbul pendant deux semaines sera réprimé par l'Armée d'action venue de Thessalonique, au sein de laquelle se trouvait Mustafa Kemal.
L'hostilité des représentants actuels de la tradition réactionnaire envers les élèves de l'école militaire, les diplômés et la modernité trouve sa source dans la rancœur suscitée par la répression du soulèvement réactionnaire du 31 mars par l'armée. De même, le traumatisme causé par l'écrasement, par l'armée, des soulèvements réactionnaires et séparatistes soutenus par les puissances impérialistes durant la guerre d'indépendance et les premières années de la République, constitue les codes immuables de cette hostilité envers les militaires, du passé jusqu'à nos jours.
En résumé, sans comprendre les racines profondes de l'hostilité envers les élèves de l'école militaire et l'armée, nourrie par les héritiers spirituels du soulèvement du 31 mars, toute analyse des déclarations faites par ceux qui dirigent la Turquie restera toujours incomplète !
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