En Turquie, de larges pans de la population sont écrasés sous le poids de problèmes multidimensionnels, chroniques et imbriqués dans tous les domaines. La résolution de ces problèmes devient chaque jour plus difficile et l'impasse « systémique » s'aggrave. Au lieu de mettre en œuvre des réformes durables dans les domaines de l'économie et de la démocratie, le recours à des solutions palliatives (temporaires) masque les problèmes croissants et menace l'avenir de la société.
L'anxiété collective et le désespoir, devenus chroniques à l'échelle sociale, affaiblissent la résilience psychologique des individus tout en détruisant le tissu social. L'érosion de la confiance envers les structures institutionnelles et les mécanismes de représentation politique pousse les citoyens à se détacher des enjeux sociaux, les enfermant dans une spirale de « repli sur soi et d'isolement ». En fin de compte, les masses, déconnectées d'une vision d'avenir commune, glissent vers une phase de désintégration « anomique » où l'indifférence et le silence remplacent les pratiques de solidarité, et où les normes et valeurs sociales perdent leur fonction.
Pour rappel, la modification constitutionnelle de 2017 a mis fin à la tradition parlementaire séculaire de la Turquie et a instauré le système de « présidence partisane », qui concentre le pouvoir en un seul centre. Le seuil de légitimité de 50 % + 1 du nouveau système a orienté l'espace politique vers une concurrence féroce, enfermant la société dans une polarisation politique aiguë entre le bloc au pouvoir représentant le centralisme (l'Alliance populaire) et le bloc d'opposition visant un consensus à large base (l'Alliance de la nation/Turquie).
Le CHP, parti fondateur de l'État-nation et l'un des plus anciens au monde, en tant que force motrice du front d'opposition, mène depuis longtemps une politique de rapprochement et de changement avec différentes couches sociales afin de briser les préjugés historiques ancrés dans la mémoire collective de la société. Ce changement stratégique, dont les bases ont été jetées sous l'ère de Kemal Kılıçdaroğlu et poursuivi par Özgür Özel, a évolué vers un processus authentique de confrontation et de dialogue mutuel avec des segments qui, par le passé, gardaient leurs distances avec le parti. Cette approche, privilégiant la « communication et le consensus » plutôt que des moules politiques rigides, a rassemblé différents segments de la société sur un « socle démocratique » commun (système parlementaire renforcé, séparation des pouvoirs, primauté du droit et indépendance de la justice, droits et libertés fondamentaux, paix sociale, etc.) et a fait émerger un nouveau modèle d'« intégration politique ».
Cette politique positive a porté ses fruits concrets dans les urnes. Le tableau qui a commencé en 2019 et a atteint 420 mairies en 2024 avec un taux de 38 % des voix a confirmé la supériorité marquée du CHP dans les administrations locales. Ce résultat n'est pas seulement un succès numérique, mais une forte objection et une recherche d'équilibre exprimées par l'électeur depuis le niveau local contre l'impasse de l'administration centrale.
L'instabilité macroéconomique et l'inflation élevée, qui ont commencé avec la pandémie et se sont aggravées par la suite, ont entraîné une perte de bien-être importante et une quête de justice sociale pour de larges segments de la société, notamment les retraités, les jeunes et les personnes à faibles revenus. Ces conditions socio-économiques ont conduit les demandes accumulées des pauvres urbains à se refléter dans leurs choix électoraux. En un sens, la colère accumulée a explosé dans les urnes.
L'opposition ne doit pas considérer le succès électoral obtenu comme une démonstration de force permanente, mais comme un avertissement fort de la population contre les difficultés économiques exprimé dans les urnes. La transformation de ce soutien temporaire en une confiance durable dépend de l'élaboration d'une feuille de route réaliste qui prend en charge les problèmes de la société. Cependant, les changements de camp dans certaines municipalités, les démissions absurdes et les allégations de corruption nuisent à ce lien fragile établi avec l'électeur. Il ne faut pas oublier que les intérêts personnels et les dérives institutionnelles peuvent mettre en péril à tout moment ce succès acquis avec tant d'efforts. La vraie politique n'est pas de changer de direction selon le vent, mais l'art d'établir un contrat social en produisant des solutions durables aux problèmes du peuple.
La durabilité de la dynamique saisie lors des élections locales de 2024 dépend, au-delà des services structurels, de l'institutionnalisation d'un modèle de gestion transparent et éthique, celui de la « municipalité populaire/sociale/de remède ». Dans ce processus où l'électeur tient un « bulletin de performance » dynamique, l'érosion du socle de confiance comporte un risque sérieux de perte de légitimité. Par conséquent, pour transférer ce crédit local vers le pouvoir général, le CHP doit construire un modèle de consensus social stratégique et à plus grande échelle, dépassant les coopérations conjoncturelles. Dans ce contexte, l'établissement d'une relation rationnelle avec l'électeur kurde (DEM Parti), qui occupe une position clé sur le plan arithmétique et sociologique, ainsi que la réintégration dans le système des masses indécises qui se sont éloignées des urnes, sont d'une importance vitale pour que le succès politique se transforme en un contrat social durable.
La capacité du CHP à transformer son succès aux élections locales de 2024 en une hégémonie sociale durable et en une perspective de pouvoir général dépend de sa capacité à élargir et à maintenir vivante la base sociologique de l'« Alliance de la Turquie », qui englobe les segments nationalistes, conservateurs et apolitiques. Le fait que le président du parti, Özgür Özel, définisse ce soutien comme un « vote d'investissement » confirme que la faveur des électeurs est un crédit de confiance axé sur la performance. Dans ce contexte, pour que le succès soit durable, il est impératif de mettre en œuvre des politiques sociales efficaces protégeant les groupes défavorisés et une vision urbaine axée sur le bien-être, avec une approche de gestion qui ne fait aucune concession sur les principes éthiques et le mérite. En fin de compte, la politique rationnelle est la discipline consistant à transformer les réactions conjoncturelles en un consensus social durable, à mobiliser les masses sur un socle de consentement commun et à assurer le bien-être collectif.
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