Hier, c'était la Journée mondiale de la liberté de la presse du 3 mai.
L'organisation Reporters sans frontières (RSF) a publié son Classement mondial de la liberté de la presse 2024.
La Turquie, qui occupait la 165e place l'année dernière, a progressé de sept rangs cette année pour atteindre la 158e place.
Ce rapport m'a rendu très heureux !
Désormais, je me sens plus libre. Mes collègues doivent également être soulagés. La liberté, c'est justement ce sentiment-là.
Quand on monte de sept places, un soulagement indescriptible vous envahit. Même si vous ne savez pas comment vous êtes devenu plus libre, l'arrivée d'une donnée scientifique vous procure une certaine sérénité…
Alors que je me réjouissais en me disant « nous sommes devenus libres », j'ai lu la suite du rapport. En voyant que la Turquie continue de figurer dans la catégorie des pays où la situation est « très grave », je me suis lamenté en me disant : « Euh, pourtant, je me sentais très libre il y a un instant. »
J'ai été déçu d'apprendre que cette progression est due à la détérioration de la situation dans des pays qui se trouvaient devant la Turquie dans le classement l'année dernière, comme la Russie, l'Azerbaïdjan et l'Inde.
Et que vois-je ? Les trois premières places du classement sont occupées, dans l'ordre, par la Norvège, le Danemark et la Suède. De toute façon, quoi qu'il arrive, ces trois pays sont toujours en tête. Que ce soit le pays le plus heureux du monde, le pays où l'éducation est la meilleure, ou le pays où la liberté de la presse est la plus grande…
Ne venions-nous pas de les voir dans une série sur Netflix ?
N'étaient-ce pas des Vikings barbares ?
Quant à nous, nous sommes les descendants des Ottomans qui ont répandu la tolérance dans le monde et apporté la liberté aux pays conquis… (Nous l'avons vu dans une série aussi, mais sur ATV, pas sur Netflix)
Je me suis dit : « Comment des hommes portant des casques à cornes ont-ils pu nous dépasser ! »
Ma foi dans le rapport a été ébranlée. Je me suis dit : « Est-ce que ce rapport n'aurait pas été commandé par des puissances étrangères qui veulent nous dénigrer ? »
Dans le Classement mondial de la liberté de la presse, le score des pays est déterminé par cinq indicateurs : « politique », « sécuritaire », « économique », « socioculturel » et « juridique ».
L'indicateur « politique » mesure le degré de soutien à l'indépendance des médias face aux pressions politiques de l'État et d'autres acteurs politiques.
La Turquie a été l'un des pays ayant connu le recul le plus sérieux en termes d'indicateur politique dans la région Europe de l'Est et Asie centrale.
En réalité, le rang occupé dans le classement de la liberté de la presse importe peu. Ce qui compte, c'est le regard que la société porte sur l'information et sur les journalistes. Les citoyens en Norvège, en Suède et au Danemark se sont préparés à entendre toutes les nouvelles, qu'elles soient positives ou négatives, et considèrent que l'accès à cette information est un droit humain.
Ils accordent également de la valeur au journaliste qui leur apporte cette information.
En Turquie, la situation est différente. Chez nous, ce n'est pas le sujet de l'information qui est coupable, mais toujours celui qui la diffuse au public.
C'était mes premières années dans le métier, il y a environ trente ans…
Je suivais la démolition d'un bidonville en tant que reporter. Au début, les habitants ont jeté des pierres aux équipes municipales pour empêcher la destruction de leurs maisons.
Quand nous avons filmé cela, les habitants sont devenus fous.
Ils ont attaqué les journalistes en criant : « Ne filmez pas, espèce de… ». Ensuite, les forces de l'ordre ont fait usage d'une force disproportionnée contre les habitants. Les mêmes habitants qui nous attaquaient quelques instants plus tôt en criant « Ne filmez pas » ont alors imploré l'aide de la presse en disant : « Qu'est-ce que vous attendez ? Filmez ce scandale ! »
Bien sûr, les forces de l'ordre nous ont frappés encore plus fort que les habitants parce que nous filmions leur intervention.
Ensuite, les équipes municipales ont commencé la démolition. Ayant sans doute pris exemple sur les habitants et les forces de l'ordre, ils nous ont également asséné une volée. Il y a eu un moment où tout le monde nous frappait !
En Turquie, un journaliste ne peut plaire à personne. Un homme d'affaires est photographié avec sa maîtresse, ses gardes du corps attaquent le journaliste. Un footballeur a un accident, il attaque le journaliste. Un journaliste critique le maire, ses hommes font tirer sur le journaliste. Le journaliste qui révèle un dossier de corruption est un pion des puissances étrangères, il est arrêté. On place une bombe dans sa voiture, il est assassiné en allant à son journal…
Comme vous pouvez le constater, la liberté de la presse n'a pas seulement à voir avec le gouvernement. En Turquie, personne n'aime l'information, personne n'aime le journaliste libre.
Lorsque l'exercice du journalisme et le droit du public à obtenir une information fiable, indépendante et pluraliste se heurtent en plus à une pression politique, tout le monde frappe sur le souffre-douleur.
Pour faire court, les journalistes ont connu des problèmes dans ce pays non seulement ces vingt dernières années, mais à toutes les époques. Le public, qui ne soutient pas les journalistes emprisonnés, opprimés ou licenciés à cause de leurs reportages, n'a accès qu'à la part de vérité qu'il mérite.
Il n'y a aucun autre métier en Turquie qui soit autant méprisé que celui de journaliste. Alors que le contrebandier est un « monsieur », que l'escroc ou le fraudeur fiscal est un « homme d'affaires », le journaliste est toujours perçu comme un menteur, un manipulateur, ou le tueur à gages de quelqu'un. Si même les meurtriers, les fraudeurs fiscaux, les barons de la drogue, les violeurs et les voleurs ne reçoivent pas autant de peines que les journalistes, alors faire du journalisme dans ce pays est plus dangereux que de travailler sur un chantier sans casque…
De plus, si le public ne tolère pas les informations contraires à ses propres opinions, comment l'autorité pourrait-elle le faire ?
Vous le voyez sur les réseaux sociaux : des insultes, des injures et des accusations inouïes sont proférées contre nos collègues qui publient des informations allant à l'encontre de leurs opinions…
Et ce n'est pas à sens unique… Des gens de tous horizons et de tous statuts sociaux le font.
Un homme marié est surpris avec une escort-girl et dit que c'est un « piège de la presse ». Il escroque l'institution pour laquelle il travaille et dit : « Les informations publiées intentionnellement par les organes de presse sont des mensonges. C'est un assassinat de réputation. »
Il profère des insultes et dit : « La presse a déformé mes propos. »
Quel que soit notre rang dans le Classement de la liberté de la presse, le seul moyen d'accéder à une information vraie est de respecter le journaliste et d'essayer de comprendre son reportage de manière impartiale.
Si vous ne laissez pas le vrai journaliste libre, les chacals qui imitent les journalistes commettront réellement les crimes dont vous les accusez. Ils tendront des pièges, écriront des mensonges et commettront des assassinats de réputation. Et un jour, ce boomerang vous blessera aussi.
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