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Le monde est-il en train de perdre la tête ?

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Publié: 11.10.2026 06:00

Le monde devient de plus en plus chaotique. Les tensions, qui se manifestent tantôt par des manifestations de rue, tantôt par des conflits armés, sont en réalité le signe d'un changement majeur. La fin du système unipolaire né après la guerre froide et les douleurs de l'enfantement d'un nouvel ordre destiné à remplacer l'ancien sont la cause principale des troubles actuels. En effet, alors que l'ordre établi se décompose, les repères se perdent, comme c'est souvent le cas lors des périodes de transition.

Au-delà des guerres qui se poursuivent en Ukraine ou en Asie occidentale, les récents développements en Europe attirent particulièrement l'attention. En France, les manifestations qui ont commencé par la contestation des lycéens se sont transformées en une protestation sociale globale. Le mécanisme politique ne parvient pas à combler le fossé entre les élites dirigeantes et les peuples. Alors que l'autorité de l'État est ébranlée, la sécurité n'est plus assurée dans les villes. De plus, les événements se propagent progressivement à d'autres pays européens, à commencer par la Belgique. Nous avions assisté pour la dernière fois à de telles actions de masse en 2019 avec le mouvement des « Gilets jaunes ». Les contestations contre un système qui favorise constamment un groupe restreint de privilégiés et qui est désormais au bord de la faillite avaient atteint le point de renverser les gouvernements. Si la pandémie de Covid-19 n'était pas intervenue, le résultat aurait peut-être été celui-là. Mais cette fois, ni les milieux influents nourris pendant des années par le système néolibéral, ni les hommes choisis par l'oligarchie financière mondiale comme Macron ne sont en mesure d'inverser la tendance.

Il est clair que des jours difficiles attendent l'Europe, qui s'était transformée en une « Union » dans le système international unipolaire et qui nageait dans la prospérité jusqu'à une période récente. La France est la partie visible de l'iceberg. En arrière-plan de la question se trouve un concept familier : la crise de la dette ! Souvenez-vous, en 2010, les économies en faillite de l'Europe, à commencer par les États méditerranéens, étaient confrontées au risque d'effondrement. L'Allemagne, moteur de l'économie européenne et géant industriel, avait endossé le rôle de sauveur. Aujourd'hui, la situation est pire. Les taux d'endettement des pays ont atteint des sommets. Par exemple, la dette de la France représente environ 125 % de son revenu national. Le plus grave est qu'il n'y a plus de géant industriel productif pour les sauver, car en raison des coûts énergétiques élevés, cette solide économie allemande n'est plus que l'ombre d'elle-même.

La contradiction fondamentale de l'UE est l'absence de politique budgétaire commune malgré l'existence d'une politique monétaire commune avec l'euro. En d'autres termes, la monnaie est émise par un centre, mais la collecte des impôts et les dépenses relèvent de la compétence des États eux-mêmes. Ce système est-il durable ? Oui en période de prospérité, mais non en période de difficultés ! Même si cette année est surmontée, 2027 est une année électorale en Europe et une transformation structurelle semble inévitable. Ce n'est pas pour rien que l'AfD ou le Rassemblement national montent en puissance. En bref, l'UE approche de la finale !

D'autre part, il est indéniable que l'équilibre des forces dans le monde se déplace de l'espace euro-atlantique vers l'Asie-Pacifique. À tel point que le monopole de production technologique que l'Occident détenait depuis des siècles a désormais été brisé par les pays asiatiques. Dans le même temps, les États-Unis, qui sont également une puissance riveraine du Pacifique, voient que le plus grand défi à leur encontre pourrait venir de la Chine et ciblent ce pays comme un rival mondial. Ils n'ont pas tort de leur point de vue. Car, si l'on considère l'ensemble des paramètres militaires, économiques et géopolitiques, seule la Chine peut rivaliser avec l'ancien hégémon, les États-Unis, dans tous les domaines. Bien qu'elle possède encore une taille économique globale considérable, l'Europe est un nain militaire, tandis que la Russie, malgré son importante puissance militaire et l'avantage d'une géographie immense, est économiquement faible.

Nous traversons des temps agités. Ce n'est pas pour rien que l'on dit que l'ordre international fondé sur des règles est terminé, alors que le système unipolaire basé sur l'hégémonie américaine touche à sa fin. La nouvelle ère a commencé depuis longtemps. La concurrence, qui s'intensifie entre les États-Unis et la Chine, les deux plus grandes économies mondiales selon le calcul du PIB nominal pour l'un et de la parité de pouvoir d'achat pour l'autre, se concentre pour l'instant sur le commerce et la technologie. Les entreprises chinoises, qui ont pris le leadership dans les domaines des véhicules électriques, des énergies renouvelables et des télécommunications, peuvent rivaliser avec leurs homologues américains dans tous les domaines de l'ère numérique que nous traversons, de l'intelligence artificielle à la recherche spatiale. Actuellement, des phénomènes tels que l'ébranlement du système pétrodollar et l'internationalisation du yuan constituent la dimension financière et des matières premières de la concurrence. De plus, en réponse aux organisations internationales basées aux États-Unis comme la Banque mondiale et le FMI, des institutions telles que la Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures, dirigée par la Chine, et la Nouvelle banque de développement des BRICS confirment que le système capitaliste est devenu bicentré avec des modèles différents.

Dans le domaine de la sécurité, on observe que différents acteurs développent des capacités à des échelles variées. Outre des concepts tels que les forces conventionnelles et la capacité de première/seconde frappe proportionnelle au nombre d'ogives nucléaires, la capacité des systèmes aériens/spatiaux de nouvelle génération est désormais mise en avant. Plus que l'ampleur des dépenses de défense, la durabilité de la production de certains types d'armes dévastatrices et l'applicabilité des technologies de nouvelle génération sur le terrain deviennent de plus en plus importantes. Dans ce contexte, le développement peut-être le plus frappant de ces dernières années concerne les missiles hypersoniques. On constate même qu'avec la généralisation de ces missiles, les porte-avions perdent leur importance d'antan dans le transfert de puissance outre-mer. Dans ce domaine, la Chine mène la danse avec ses systèmes « Dongfeng » et transfère certaines technologies de missiles de base à divers acteurs, tandis que la Russie affirme ses ambitions avec ses propres missiles hypersoniques. Les États-Unis, quant à eux, tentent de combler l'écart. La défense aérienne et les systèmes de drones apparaissent comme un autre domaine où les pays se livrent une concurrence acharnée. Il est admis que les drones, dont le coût est bien inférieur mais qui sont efficaces, sont plus fonctionnels dans les conflits actuels que les avions de combat extrêmement coûteux.

Bien que les États-Unis et la Chine ne s'affrontent pas directement, les parties s'opposent indirectement dans des conflits dans différentes régions. Par exemple, alors que les États-Unis soutiennent ouvertement Israël, il est de notoriété publique que la Chine protège l'Iran et les Houthis. Ces guerres peuvent avoir des conséquences à une échelle dépassant la géopolitique régionale, affectant même les routes commerciales internationales. En effet, la fermeture de la mer Rouge par les Houthis soutenus par l'Iran pour la première fois en réponse au massacre d'Israël à Gaza, et le fait que l'attention se porte désormais sur Bab-el-Mandeb, ne semblent pas indépendants des intérêts des deux superpuissances mentionnées ci-dessus. Si ces guerres sont considérées comme des prémices, il semble réaliste de dire que le monde avance pas à pas vers l'affrontement final entre les États-Unis et la Chine dans le Pacifique. Un affrontement ne signifie pas nécessairement un conflit militaire direct entre les deux. Un autre point à souligner est que chaque développement n'est pas façonné uniquement par les intérêts des deux géants, et que d'autres États sont devenus des acteurs capables d'orienter le cours des choses, contrairement à la bipolarité de la guerre froide. C'est d'ailleurs là le caractère unique du système mondial renouvelé.

Pour résumer, l'ordre unipolaire fondé sur l'hégémonie américaine dans le monde est terminé, et avec la propagation des conflits régionaux et des troubles sociaux pendant la période de transition, l'ordre international est devenu de plus en plus chaotique. En clair, le monde tel que nous le connaissons a perdu ses repères ! Au lieu du système unipolaire, un nouvel ordre international à équations multiples a émergé, où les États-Unis et la Chine sont les forces dominantes, certains pouvoirs régionaux ou supra-régionaux se classant derrière eux, et les autres se positionnant en conséquence. Il ne serait pas faux de définir cet ordre comme une multipolarité géopolitique au sein d'un système capitaliste bicentré. Ici, la compétition entre grandes puissances est devenue la nouvelle norme. Cependant, contrairement aux expériences passées, il est probable que dans cet ordre, les coopérations périodiques prennent le pas sur les alliances permanentes qui permettaient à la plus grande puissance d'un camp de contrôler totalement les autres.

Il est impératif que la Turquie réexamine sa position géopolitique en fonction de ces conditions changeantes. Ce qui se passe actuellement est tout le contraire : un retour au passé, c'est-à-dire aux paradigmes de la guerre froide. En raison des politiques erronées du gouvernement et des relations de dépendance, le pays semble avoir perdu son cap. Alors qu'il existe une option pour suivre une voie nationale avec une doctrine de neutralité active entre les blocs, comme ce fut le cas dans la politique étrangère de l'ère Atatürk, indexer le destin du pays sur un Occident en perte de vitesse est la grande contradiction d'Ankara. Alors que le monde a perdu ses repères, malheureusement, ceux de la Turquie ont disparu ! Il semble inévitable que le choix actuel coûte cher au pays dans les années à venir.

Note : Ceux qui sont curieux de connaître la suite de cette discussion et de savoir d'où nous venons et où nous allons peuvent jeter un œil à mon livre « La Turquie dans un monde renouvelé », publié l'année dernière aux éditions Kırmızı Kedi.

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