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Accueil > Auteurs > Aysun Dukul > Dans le monde culturel numérique, nous recherchons notre singularité et voulons toucher

Dans le monde culturel numérique, nous recherchons notre singularité et voulons toucher

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Publié: 08.10.2026 06:00

L'ère numérique nous a fait une grande promesse. Musique, films, livres, photos, jeux… Nous allions pouvoir accéder à tout le patrimoine culturel mondial en quelques clics. Nous n'aurions plus besoin d'étagères, de boîtes, de CD, de cassettes ou de bibliothèques. Mais dans cette facilité, nous avons perdu la notion de possession ; tous les services culturels se sont transformés en locations, en abonnements et en factures mensuelles. Dans l'économie numérique, la culture est devenue progressivement un « service accessible » via des plateformes. La numérisation a modifié le rapport à la propriété dans la chaîne de valeur culturelle.

Mais selon les informations en provenance des États-Unis, le monde physique fait son retour. Et ce retour ne se limite pas à la nostalgie que les gens éprouvent pour le passé. Selon les données de 2025 de la Recording Industry Association of America (RIAA), les revenus de la musique physique aux États-Unis ont augmenté de 5 % par rapport à l'année précédente pour atteindre 1,38 milliard de dollars. Les revenus issus des ventes de vinyles ont progressé de 9,3 %. Le tableau mondial est également intéressant. Selon le Rapport mondial sur la musique de 2026 de l'IFPI, les revenus des produits musicaux physiques ont connu une croissance de 8 % en 2025, atteignant 5,3 milliards de dollars. Les revenus des vinyles ont quant à eux augmenté de 13,7 %, marquant une croissance pour la 19e année consécutive.

Nous observons la même tendance pour les livres.

Aux États-Unis, selon les données de 2025 du Pew Research Center, 64 % des adultes ont lu un livre imprimé au cours des douze derniers mois. Le taux de lecteurs de livres numériques est resté à 31 %, et celui des auditeurs de livres audio à 26 %. En d'autres termes, malgré toute l'ascension des formats numériques, le livre imprimé reste le format de lecture utilisé par la majorité aux États-Unis.

De plus, le rôle des jeunes générations est ici remarquable. BookTok en est l'un des exemples intéressants. Selon une déclaration de 2026 basée sur les données de Nielsen IQ Book Data et Media Control, plus de 50 millions de livres découverts via BookTok ont été vendus rien qu'en 2025 sur les six principaux marchés du livre en Europe, générant environ 800 millions d'euros de revenus. En Allemagne, plus de 28 millions de livres recommandés sur TikTok ont été vendus en 2025. Par conséquent, d'un côté, le streaming continue de croître ; de l'autre, les formats physiques regagnent de la valeur au lieu de disparaître. Cela peut sembler contradictoire. Mais ce n'est pas le cas. Alors que la manière de découvrir le livre se numérise, le livre lui-même est à nouveau acheté comme un objet physique. En somme, les jeunes ne fuient pas le monde numérique pour revenir au livre. Au contraire, ils accèdent au livre en passant par le monde numérique. C'est pourquoi expliquer le retour du livre imprimé par la seule « nostalgie » serait incomplet.

Peut-être voulons-nous créer cette ambiance en écoutant un vinyle, ressentir le besoin de toucher, de voir, de percevoir. Peut-être voulons-nous voir nos empreintes digitales sur le disque, souligner les lignes d'un livre que nous jugeons importantes, pouvoir y noter des commentaires, corner les pages, les partager avec quelqu'un. Nous voulons nous souvenir de cette époque lorsque nous les rouvrons des années plus tard.

Un autre exemple : la photographie.

Avec un smartphone, nous pouvons prendre des centaines de photos par jour. Le coût de la prise de vue est presque nul. Nous supprimons celles qui ne nous plaisent pas et nous recommençons. Les photos sont stockées dans le cloud et transférées vers un autre appareil lors d'un changement de téléphone. La photographie analogique impose tout le contraire.

Les données d'une étude YPulse publiée en 2026 montrent qu'environ deux tiers des 13-39 ans aux États-Unis et au Canada utilisent des technologies analogiques ; cela inclut les appareils photo argentiques et instantanés, ainsi que des formats physiques comme les vinyles. Dans les analyses commentant cette étude, cette tendance est associée à la fatigue numérique et à la recherche d'une utilisation plus consciente des écrans.

La limitation du film, l'obligation de réfléchir à chaque cliché, l'impossibilité de voir immédiatement l'image capturée et la possibilité que la photo soit imparfaite. Il y a ici du temps, de l'effort, de la patience, du soin et de la curiosité. N'est-ce pas précisément pour cela que cela devient précieux ? Peut-être que la raison pour laquelle l'analogique redevient attrayant n'est pas que le passé était meilleur, mais que le présent est trop rapide.

Les fichiers numériques n'ont rien qui déclenche des émotions ou des souvenirs vécus. Ils vous orientent vers ce qui est le plus regardé et le plus lu grâce à la visibilité algorithmique et aux systèmes de recommandation. À une époque où l'individu est universellement uniformisé dans sa consommation culturelle, peut-être les gens recherchent-ils leur singularité.

La même tendance est visible dans les jeux de société, les jeux de rôle, les consoles rétro et les médias de jeu. Une étude universitaire publiée en 2026 souligne que les jeux de société sont devenus l'un des exemples importants du débat sur la « renaissance analogique » ; les éléments qui ressortent ici sont la matérialité, le rituel, la sociabilité et le contrôle du consommateur sur l'expérience.

Il y a aussi la dimension du contrôle, de la propriété et de la dépendance. Dans l'économie du jeu numérique, tant que vous payez le prix, il n'est pas nécessaire d'aller en magasin pour télécharger un jeu. Les mises à jour sont automatiques. Votre bibliothèque est liée à votre compte. Mais votre compte est lié à la plateforme. Que se passera-t-il lorsque le serveur fermera, que la licence expirera, qu'un jeu sera retiré du magasin ou que l'entreprise ne soutiendra plus ce produit ?

C'est là que réside tout l'avantage de la copie physique. Les médias analogiques vous permettent de constituer une archive de la culture, aussi petite soit-elle, mais indépendante. Le livre que vous avez entre les mains, c'est vous qui le gardez. Le vinyle reste sur votre étagère. Votre CD fonctionne sans connexion internet. Une copie physique d'un jeu ne dépend pas de ce que l'entreprise décidera demain. Bien sûr, les objets physiques ne durent pas éternellement non plus. Un livre peut brûler, un vinyle peut se casser, un CD peut s'abîmer. La propriété physique n'est pas non plus en dehors du marché.

Mais la différence est importante.

Vous avez un droit de disposition sur un produit analogique. Avec le contenu numérique, vous avez le plus souvent un droit d'accès. C'est pourquoi il faut lire le retour aux produits et services analogiques dans un cadre un peu plus large. Il s'agit peut-être moins d'une tendance rejetant la technologie que d'une recherche d'équilibre face à l'hyper-numérisation et à la fatigue des abonnements créées par la numérisation.

Car l'économie numérique nous a donné un accès illimité. Mais elle a aussi progressivement lié la culture à l'infrastructure des plateformes. Notre bibliothèque numérique se trouve le plus souvent sur les serveurs d'une entreprise, et la majeure partie de notre collection musicale fait partie d'un abonnement. Les films et séries dépendent du catalogue de la plateforme. Et le catalogue peut changer constamment. Un film peut être retiré de la plateforme, une chanson peut disparaître en raison d'une licence, un jeu peut être supprimé du magasin, un livre numérique peut ne plus être disponible à l'achat. Le besoin fondamental ici pourrait être que l'humain ne souhaite pas que sa relation avec la culture soit entièrement basée sur la location, qu'il est fatigué des factures et des abonnements ; il souhaite archiver, conserver, partager, se souvenir, consacrer du temps et des efforts, être curieux et voir les possibilités. Ou bien, dans l'abondance de contenu, nous voulons savoir que le produit ou service culturel que nous aimons ne disparaîtra pas si la stratégie commerciale ou produit d'une entreprise change demain. En fin de compte, peu importe à quel point l'environnement culturel se numérise, l'humain recherche une contrepartie tangible, palpable, mémorisable et partageable du lien culturel qu'il entretient avec le monde.

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