L'avocat Cenk Özdağ écrit : « Nous avons une dette envers la République »
Notre estimé rédacteur en chef, Mustafa Büyüksipahi, écrivait ceci le 29 octobre 2026 : « Nous avons une dette envers la République ». Il a exprimé, au nom de nous tous, son attachement aux valeurs fondatrices de la République.
La République, les Lumières, le droit, la primauté du droit, la séparation des pouvoirs, l'égalité, la justice, etc. : nous avons des termes chargés de significations très nobles qui touchent nos émotions. En général, ils sont évoqués avec fierté et honneur comme un ensemble, sans que leur relation mutuelle ne soit remise en question.
Cependant, nous ne les comprenons pas tous de la même manière. De plus, les véritables significations ou les relations conceptuelles réelles de ces termes diffèrent de ce que beaucoup d'entre nous imaginent.
En prenant pour prétexte l'article de Mustafa Büyüksipahi, j'écris ce texte dans le but d'adresser un avertissement, à ma manière, aux amis qui cherchent une branche à laquelle se raccrocher en ces temps troublés que nous traversons.
La séparation des pouvoirs est un concept très souvent évoqué par les progressistes, les démocrates et, de manière générale, par les opposants. Dans l'ensemble, les opposants peuvent avoir raison d'invoquer ce concept. Après tout, la structure avec laquelle ils sont en conflit, le système gouvernemental actuel, est un système dans lequel la séparation des pouvoirs a été, d'une certaine manière, abolie.
Néanmoins, je trouve étrange que les progressistes s'approprient ce concept. Car ce que l'on entend par séparation des pouvoirs et sa charge conceptuelle ne sont pas clairs. L'objectif du baron de Montesquieu, à qui nous devons en grande partie ce concept, est totalement étranger à celui de l'opposant d'aujourd'hui. Le Baron cherchait un refuge pour l'aristocratie et l'ancien régime face à une gestion républicaine et populaire. Un refuge pour les réactionnaires et les conservateurs où ils pourraient renaître de leurs cendres ou, à tout le moins, reprendre leur souffle. Or, ce n'était pas là le besoin de la Révolution et du peuple français. Les révolutionnaires tentaient d'établir un ordre qui ne laisserait aucun répit aux barons et à l'Église.
Les révolutionnaires turcs, par exemple Mustafa Kemal Atatürk et Hasan Tahsin, bien qu'ils parlaient de « Müdafaa-i Hukuk » (Défense des Droits), le terme « hukuk » (droit) ici faisait référence au droit d'une nation, au droit des citoyens opprimés. Aujourd'hui, en lisant ces périodes, nous les interprétons sous l'influence du discours politique d'après la Seconde Guerre mondiale. Le concept de primauté du droit était autrefois utilisé, particulièrement en Europe continentale, dans le sens strict de la suprématie des règles de droit. Aujourd'hui, il est utilisé par une approche de droit naturel, ou pour simplifier, par ceux qui pensent au « droit tel qu'il devrait être », afin de souligner que les règles juridiques actuelles et les pratiques des administrations ne couvrent pas le droit et sont contraires au « vrai droit ».
Le besoin actuel de la nation turque et de l'humanité n'est pas la séparation des pouvoirs ou la primauté du droit. Si par séparation des pouvoirs nous entendons la protection des garanties strictes des règles de droit, une structure étatique qui garantira les droits des minorités et le fait que le contrôle judiciaire ne soit pas érodé par le pouvoir exécutif, alors nous en avons besoin. Mais le besoin actuel de l'humanité réside dans des gouvernements forts capables de protéger les intérêts collectifs (et non seulement ceux de la majorité), de diriger et d'administrer le peuple, et d'appliquer des solutions rapides, efficaces et efficientes face aux destructions sociales, économiques et environnementales. Ce besoin ne peut être satisfait avec d'anciens concepts et d'anciennes institutions.
La période d'après la Seconde Guerre mondiale est derrière nous. L'ère de l'interprétation et du discours politiques dominée par les slogans de « l'État-providence », de « l'hégémonie du dollar » et de la « démocratie » est révolue. Nous devons construire l'avenir en étant conscients des besoins de l'époque dans laquelle nous vivons et en interprétant le passé dans le cadre des besoins de sa propre époque. C'est seulement ainsi que nous pourrons rembourser notre dette envers la République et envers les jours difficiles qui nous ont menés jusqu'ici.