L'esclave de maison
Le terme « esclave de maison » (ev zencisi) a été utilisé dès les premiers jours de la guerre Israël-Hamas par certaines personnalités du camp conservateur pour désigner les membres de l'opposition qui, selon eux, ne condamnaient pas assez fermement Israël, qui s'adonnaient à des actes jugés honteux (!) comme se rendre chez Starbucks, et qui n'appartenaient pas à leur propre bord politique. Nous rencontrions fréquemment cette expression sur les réseaux sociaux.
Le président Recep Tayyip Erdoğan a également utilisé cette expression inappropriée lors d'un discours prononcé le 5 août.
L'« esclave de maison », ou plus précisément l'esclave domestique, est un terme apparu en Amérique pour définir la nature et la position d'un esclave.
La première occurrence connue du terme « esclave de maison » est apparue dans un journal américain en 1711. On estime que le terme était déjà largement utilisé oralement avant cette date. L'expression servait à distinguer les esclaves domestiques, qui travaillaient et résidaient dans la maison de leur maître, des esclaves travaillant dans les champs.
Dans le sens utilisé par Recep Tayyip Erdoğan, le terme « esclave de maison » est devenu populaire dans le monde entier grâce au discours prononcé par Malcolm X en 1963 :
« L'esclave de maison vivait souvent près de son maître, il s'habillait comme lui. Ses vêtements étaient les vieux habits de son maître. Il mangeait les restes dans l'assiette de son maître. Il vivait souvent dans le sous-sol ou dans le grenier, mais, en fin de compte, il vivait dans la maison de son maître.
L'esclave de maison se définit toujours par la voix de son maître. Quand le maître disait : "Nous avons de bons repas", l'esclave disait : "Oui, nous avons de très bons repas". Quand le maître disait : "Nous avons une belle maison", l'esclave disait : "Oui, nous avons une belle maison". Si le maître tombait malade, s'identifiant totalement à lui, il demandait : "Monsieur, sommes-nous malades ?". La souffrance du maître était sa propre souffrance. Si un incendie se déclarait dans la maison, l'esclave était le premier à courir pour l'éteindre, faisant preuve d'un dévouement que le maître lui-même n'aurait pas montré.
Dans les champs, l'esclave de maison était en minorité. Quand les maîtres tombaient malades, les esclaves des champs priaient pour qu'ils meurent. Si la maison brûlait, ils priaient pour que le vent attise les flammes.
Si quelqu'un disait à l'esclave de maison "fuyons", l'Oncle Tom répondait : "Où irais-je ? Que ferais-je sans mon maître ? Comment m'habillerais-je ? Qui s'occuperait de moi ?". Voilà ce qu'est un esclave de maison. »
L'Oncle Tom mentionné par Malcolm X est le protagoniste du roman "La Case de l'oncle Tom" de Harriet Beecher Stowe, publié en 1852. C'est un esclave de maison au grand cœur qui fait tout son possible pour les autres esclaves, refusant de les punir au risque d'être lui-même sanctionné, et allant jusqu'à risquer sa vie pour les sauver. Malcolm X, quant à lui, rejette cet Oncle Tom, pourtant bienveillant et ayant eu un impact positif sur la vie de nombreux esclaves, car il accepte de faire partie du système. Il l'interprète comme une figure négative parce qu'il choisit l'adaptation au lieu de la "révolte", que Malcolm X considérait comme le devoir fondamental de tout Noir, acceptant ainsi volontairement de jouer un rôle clé dans le fonctionnement du système.
Nous avons vu une description bien plus extrême que celle de Malcolm X dans le personnage de Stephen, interprété par Samuel Jackson dans le film "Django Unchained" de Quentin Tarantino. Stephen défend les privilèges de son maître au-delà même des exigences de ce dernier, allant parfois jusqu'à s'opposer à lui, et traite les autres esclaves avec un racisme et une cruauté que même les Blancs ne manifestaient pas. Ce personnage iconique est l'une des représentations les plus extrêmes du zèle excessif.
Bien que la description de l'esclave de maison par Tarantino soit beaucoup plus extrême que celle de Malcolm X, elle est plus réaliste. Car, contrairement à Malcolm X et Stowe, Tarantino révèle également la raison d'être de l'esclave de maison. Le but de l'esclave de maison n'est pas de s'occuper des tâches ménagères, mais de surveiller et de commander les autres esclaves, détournant ainsi la haine que les esclaves éprouvent pour leurs maîtres blancs vers eux-mêmes. Il y parvient souvent en faisant preuve d'un zèle excessif dans l'exercice de ses fonctions de commandement. L'esclave domestique fouette les autres esclaves plus durement que leurs maîtres, se montre plus cruel et les humilie davantage si nécessaire. Ainsi, les esclaves des champs détestent l'esclave de maison plus que leur maître, prient pour sa mort avant celle de leur propriétaire, et l'esclave de maison devient la cible principale d'une éventuelle attaque, servant de bouclier au maître et à ses proches.
L'esclave de maison est celui qui, au prix d'une vie plus confortable, renie son honneur et sa dignité, trahit sa propre communauté en passant du côté de l'ennemi et en oubliant son identité et ses origines. L'esclave de maison ne s'arrête pas là : il méprise les individus dont il est issu, et pour cette raison, il est plus raciste et plus fasciste que ses maîtres. L'esclave de maison a adopté la culture de l'ennemi, s'habille comme lui, essaie d'agir comme lui, et déteste la culture et les traditions de la société dont il est issu.
Je dirais qu'il n'existe pas de terme plus approprié pour décrire l'atmosphère de polarisation actuelle en Turquie. Avec l'expression "esclave de maison", Recep Tayyip Erdoğan ne se contente pas de définir l'opposition en Turquie comme des traîtres collaborant avec l'ennemi ; il souligne également que la seule idée, le seul point de vue, la seule raison à suivre sont les siens. Seules ses vérités sont vraies, et ceux qui ne partagent pas ses idées sont des traîtres à la patrie, consciemment ou inconsciemment en collaboration avec l'ennemi…
Dans des conditions normales, il m'est impossible de prendre une telle déclaration au sérieux. La contradiction créée par le fait qu'une telle déclaration vienne d'un décideur qui, en ne cessant pas le commerce avec Israël, contribue à la capacité de combat de ce dernier, réduit sa crédibilité à un niveau négatif.