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De 1453 à 2026 : la fin du système mondial occidental vieux de 500 ans

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Alors que l'ère post-coloniale touche à sa fin, la question géopolitique fondamentale du XXIe siècle n'est plus de savoir comment l'Occident dirigera le monde, mais comment il vivra dans un monde qu'il ne peut plus diriger seul.

Certains points de rupture de l'histoire mondiale engendrent des conséquences bien au-delà de leur époque. La prise d'Istanbul par nos ancêtres en 1453 en fait partie. Les historiens décrivent souvent 1453 comme la fin de l'Empire byzantin, la clôture du Moyen Âge et le début de l'ère moderne. Pourtant, la rupture vécue est bien plus profonde. La conquête d'Istanbul a déclenché un processus beaucoup plus vaste dont les effets se sont fait sentir pendant près de 500 ans. La chute d'Istanbul, suivie de l'expansion de la domination de l'Empire ottoman sur les Balkans, la mer Noire, la Méditerranée orientale, l'Égypte et la mer Rouge, a constitué un seuil important dans la modification de l'ancien ordre géoéconomique entre l'Europe et l'Asie.

Pendant des siècles, les richesses de l'Asie, notamment celles de la Chine et de l'Inde, étaient transportées vers l'Occident via les routes de la soie et des épices. Istanbul et la Méditerranée orientale étaient des nœuds cruciaux de ce système. Les républiques maritimes comme Venise et Gênes avaient tiré une grande richesse du segment méditerranéen de ce commerce. Les nouvelles conditions géopolitiques ont poussé les Européens à chercher des voies alternatives vers l'Asie.

Pour l'Europe chrétienne, qui avait affronté les Turcs à maintes reprises lors des croisades entamées après 1095 et qui se sont poursuivies pendant près de deux siècles, la prise d'Istanbul par les Turcs en 1453 a provoqué un choc géopolitique et psychologique majeur. Le passage de la capitale de l'Empire romain d'Orient sous domination ottomane n'était pas seulement la fin d'un empire, cela signifiait également, pour l'Europe, un changement radical de l'équilibre des forces sur les routes commerciales traditionnelles s'étendant vers la Méditerranée orientale, la mer Noire et l'Asie.

L'une des réponses de l'Occident à ce changement fut géographique. L'objectif était d'atteindre l'Asie par des voies maritimes alternatives, en contournant les zones sous domination ottomane. Certes, la conquête d'Istanbul n'était pas la seule raison de l'ouverture de l'Europe sur les océans. Les progrès dans la navigation et la technologie navale, l'accumulation de capital, l'extraordinaire rentabilité du commerce des épices et la concurrence entre les États européens avaient également préparé cette transformation. Cependant, l'augmentation du poids de la puissance ottomane sur la Méditerranée orientale et sur les routes commerciales traditionnelles est-ouest fut l'un des facteurs géopolitiques importants ayant accéléré la recherche de voies alternatives.

Les Portugais ont progressé vers le sud le long des côtes africaines, ont franchi le cap de Bonne-Espérance et ont atteint l'Inde via l'océan Indien. Les Espagnols, tournés vers l'ouest, ont atteint le continent américain en cherchant à rejoindre l'Asie. Ainsi, l'horizon économique et militaire de l'Europe a dépassé les frontières de la Méditerranée pour se déplacer vers l'Atlantique et l'océan Indien. Par la suite, les fondations des empires coloniaux ont été posées et le centre de gravité de l'économie mondiale a commencé à basculer de la Méditerranée vers l'Atlantique au cours d'un processus s'étalant sur plusieurs siècles.

LE SYSTÈME ATLANTIQUE ET L'ASCENSION DE L'OCCIDENT

Cette transformation ne signifiait pas seulement la découverte de nouvelles routes commerciales. Alors que le Portugal et l'Espagne établissaient les premiers grands empires océaniques, les Pays-Bas ont combiné au XVIIe siècle le commerce, la navigation, l'assurance et la finance au sein d'un système beaucoup plus avancé. Amsterdam est devenue l'un des principaux centres du commerce et de la finance mondiaux. L'accumulation de savoir-faire en matière de commerce, de crédit, d'assurance et de navigation, développée dans les républiques maritimes méditerranéennes, s'est intégrée dans le monde atlantique avec des structures étatiques et capitalistiques de plus grande envergure. À l'étape suivante, avec le déplacement du centre vers Londres, l'Angleterre est devenue la puissance dominante du système mondial. Au XXe siècle, le centre de gravité du système s'est déplacé vers l'autre rive de l'Atlantique, à New York et Washington.

À l'époque du mercantilisme, l'État, le marchand et la marine se complétaient. La marine protégeait les routes commerciales et les ouvrait si nécessaire, le capital pénétrait dans de nouvelles régions, et l'État soutenait cette expansion économique par la puissance politique et militaire, notamment navale. La révolution industrielle a poussé ce mécanisme beaucoup plus loin. À mesure que les besoins de l'industrie européenne en matières premières, en énergie et en marchés augmentaient, le capitalisme s'est intégré à l'impérialisme. Au XIXe siècle, l'Angleterre était au centre de cet ordre. La Royal Navy n'était pas seulement une marine protégeant les côtes britanniques, mais une puissance mondiale assurant la sécurité et, si nécessaire, le contrôle des routes commerciales mondiales. La finance londonienne, le système d'assurance, les ports, les routes de transport maritime, les stations de charbon et les détroits stratégiques sont devenus des éléments de la même architecture mondiale. Ainsi furent posées les bases de l'ordre mondial centré sur l'Occident qui allait durer environ cinq siècles. L'État au centre du système a changé au fil du temps. D'abord le Portugal et l'Espagne, puis les Pays-Bas, l'Angleterre, la France et enfin les États-Unis d'Amérique ont pris le devant de la scène. Mais l'essence du système est restée largement la même. Dans ce système, l'accès aux routes maritimes, l'accumulation de capital, la supériorité technologique et la puissance militaire ont conféré des avantages extraordinaires aux États contrôlant le centre de l'économie mondiale. Le fait que les deux révolutions industrielles aient été réalisées en Occident, et surtout le passage de la voile au charbon, puis du charbon au pétrole pour les navires, permettant de contrôler l'accès à tous les continents par les océans et les mers, a accéléré le processus allant du mercantilisme au capitalisme, et de l'impérialisme à la mondialisation.

1945 : LE COLONIALISME EST TERMINÉ, LA HIÉRARCHIE PERSISTE

Alors que deux guerres mondiales épuisaient la puissance de la Pax Britannica, les États-Unis se sont installés au nouveau centre du système occidental. À la même période, les empires coloniaux classiques ont commencé à se désagréger. De l'Inde à l'Indonésie, de l'Algérie à une grande partie de l'Afrique, des dizaines de pays ont accédé à l'indépendance. Cependant, l'indépendance politique n'a pas toujours signifié l'indépendance économique et stratégique.

Alors que les gouverneurs coloniaux se retiraient, de nouveaux mécanismes d'influence et de dépendance ont remplacé l'administration directe. Les alliances militaires dirigées par les États-Unis, le réseau mondial de bases, l'OTAN, l'ordre de Bretton Woods, le système financier centré sur le dollar, le FMI et la Banque mondiale sont devenus les institutions fondamentales du nouvel ordre. Tandis que les Nations Unies représentaient le principe de l'égalité souveraine, le système de veto du Conseil de sécurité reflétait la véritable hiérarchie entre les grandes puissances.

1945 fut également le début de la guerre froide entre les États-Unis et l'Union soviétique. Alors que les deux superpuissances évitaient l'affrontement direct, la concurrence s'est déroulée à travers des guerres, des coups d'État et des luttes par procuration s'étendant de la Corée au Vietnam, du Laos et du Cambodge à l'Afghanistan, en passant par l'Afrique et l'Amérique latine. Pour protéger ses intérêts, les États-Unis ont utilisé, en plus des interventions militaires, des changements de régime, des opérations de renseignement clandestines et le soutien aux forces locales. Rien que dans les guerres de Corée et d'Indochine, des millions de personnes ont perdu la vie ; si l'on ajoute les autres conflits affectés par la concurrence de la guerre froide, le bilan humain est devenu beaucoup plus lourd.

En bref, le colonialisme classique a pris fin, mais la politique des grandes puissances n'a pas disparu ; elle a changé de forme. L'administration directe a été remplacée par des zones d'influence, des bases militaires, des alliances, une dépendance financière et des guerres par procuration. L'Union soviétique a constitué un contrepoids militaire et idéologique au système occidental pendant près d'un demi-siècle. Avec la dissolution de l'Union soviétique en 1991, cet équilibre allait disparaître et le monde allait entrer dans une ère totalement différente.

APRÈS LA GUERRE FROIDE : LE NOUVEAU SIÈCLE AMÉRICAIN

Avec la dissolution de l'Union soviétique, les États-Unis ont atteint une supériorité militaire, économique et technologique sans précédent, sans aucune force équilibrante à l'échelle mondiale. Cependant, la fin de la guerre froide n'a pas été suivie d'une nouvelle ère de paix. Les milieux néoconservateurs, qui ont émergé dans les années 1990 et ont ensuite exercé une influence sous l'administration de George W. Bush, ont préconisé l'utilisation de la puissance militaire américaine non pas pour le consentement, mais pour la coercition, dans le but non seulement de préserver la suprématie américaine, mais aussi de faire avancer les objectifs géopolitiques d'Israël. Le Project for the New American Century (PNAC), fondé en 1997 par d'éminents néoconservateurs, définissait explicitement comme objectif stratégique la préservation du leadership mondial américain et le maintien de la supériorité militaire des États-Unis.

La nouvelle période, entamée avec la guerre du Golfe de 1991, s'est poursuivie avec les interventions en Yougoslavie et au Kosovo, les guerres en Afghanistan et en Irak après le 11 septembre, puis avec les opérations militaires en Libye, en Syrie, au Yémen et dans une géographie plus large. Le 11 septembre, en particulier, a été la grande rupture qui a élargi le champ d'utilisation de la puissance militaire américaine à l'échelle mondiale.

Entre 2001 et 2023, plus de 940 000 personnes sont mortes directement à cause de la violence de guerre dans les conflits en Irak, en Afghanistan, en Syrie, au Yémen et au Pakistan, dont plus de 432 000 civils. Si l'on prend en compte les 3,6 à 3,8 millions de décès indirects causés par l'effondrement des systèmes de santé, des économies et des infrastructures, ainsi que par les mouvements migratoires massifs de réfugiés, on estime que le total des pertes humaines atteint au moins 4,5 à 4,7 millions. Malgré toutes ces attaques, les États-Unis n'ont pas réussi à apporter la paix et la tranquillité dans les lieux où ils sont intervenus. À l'exception de la première guerre du Golfe, ils n'ont pas remporté de victoire militaire. Dans la plupart des cas, ils se sont retirés comme au Vietnam. Leur seul succès a été l'élargissement de l'OTAN au sein des pays européens. Dans ce processus, la supériorité des États-Unis dans la stratégie destructrice ne provenait pas uniquement de leur puissance militaire. Leur présence militaire mondiale se combinait à la position centrale du dollar, au système financier, à la technologie, au capital et au réseau d'alliances. C'est pourquoi, contrairement au Vietnam, les échecs stratégiques en Irak et en Afghanistan n'ont pas ébranlé les fondements du système au départ. Les États-Unis pouvaient perdre des guerres, mais ils conservaient leur position centrale dans le système mondial. C'est là que résidait la véritable force du Nouveau Siècle Américain.

LA DIFFÉRENCE ENTRE LE VIETNAM ET AUJOURD'HUI

En comparant la transformation actuelle avec la défaite au Vietnam, il est nécessaire d'analyser la différence fondamentale. Les États-Unis ont largement mis fin à leur rôle militaire direct au Vietnam en 1973 ; Saïgon est tombée en 1975. Malgré cela, les États-Unis conservaient leur position au centre de l'économie mondiale, le dollar continuait de dominer le système financier international et l'alliance occidentale restait debout. L'Union soviétique était un rival militaire et idéologique, mais elle ne pouvait pas constituer une alternative de même ampleur au système économique mondial centré sur l'Amérique. Le Vietnam était la perte d'une guerre, ce n'était pas la perte du système mondial centré sur l'Amérique.

C'est là que réside la différence d'aujourd'hui. À une époque où la capacité de la puissance militaire américaine à produire des résultats politiques est mise à l'épreuve, le centre de gravité de l'économie mondiale a basculé vers l'Asie. En 1945, le tableau était presque l'inverse d'aujourd'hui. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le revenu national des États-Unis représentait 27 % du total mondial et leur part dans la production manufacturière était de 50 %. Ces valeurs étaient de 5 % et 2 % pour la Chine.

En 2026, les valeurs ont radicalement changé. La Chine produit environ 32 % de la valeur ajoutée manufacturière mondiale, tandis que les États-Unis en produisent environ 18 %. La Chine a largement dépassé les États-Unis dans la production d'acier, d'électricité, d'automobiles, de machines-outils, de robots industriels et de biens industriels intermédiaires. Elle possède également une supériorité marquée en ingénierie, dans les publications scientifiques et dans le nombre de diplômés en STIM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques). La Chine dispose également d'un avantage démographique important en termes de population masculine en âge de servir. Lorsque tous ces indicateurs sont évalués ensemble, on constate que l'avantage de la Chine sur les États-Unis ne se limite pas à la taille économique. La Chine possède une base matérielle très solide en termes de production industrielle, d'énergie, d'acier, de machines, d'ingénierie et de capacité en main-d'œuvre, qui constituera le fondement d'une concurrence de grande puissance à long terme et d'une éventuelle guerre d'usure.

D'autre part, le nouveau réseau de relations formé par la Chine, la Russie, l'Inde et d'autres puissances émergentes ; l'élargissement de l'OCS et des BRICS, les initiatives de commerce en monnaies nationales et le développement d'institutions financières alternatives réduisent la marge de manœuvre de l'ordre unipolaire apparu après la guerre froide.

Par conséquent, la question n'est pas seulement de savoir si les États-Unis peuvent atteindre leurs objectifs militaires en Iran, à Ormuz ou sur un autre front. La véritable rupture historique est que l'érosion de la capacité de la puissance militaire américaine à produire des résultats politiques coïncide avec la période où le poids économique, industriel et technologique a basculé hors de l'Occident. À l'époque du Vietnam, une guerre avait été perdue mais le système était fort ; aujourd'hui, ce qui est en débat, c'est la transformation du système lui-même.

EPIC FURY ET L'ÉQUILIBRE DES FORCES CHANGEANT

La guerre en Iran et l'opération Epic Fury des États-Unis revêtent une importance particulière à cet égard. Les capacités militaires que les États-Unis peuvent déployer face à l'Iran restent importantes. Cependant, l'utilisation d'une puissance militaire à cette échelle ne garantit plus que la volonté politique de la partie adverse sera brisée ou que la guerre se terminera aux conditions souhaitées par Washington. Les données relatives au coût de la guerre et à la consommation de munitions, contenues dans l'analyse publiée par le Bureau de l'Inspecteur général du ministère de la Défense des États-Unis en septembre 2026, révèlent le coût d'Epic Fury dépassant les 42 milliards de dollars, les déficits apparus dans les stocks de munitions stratégiques et, en particulier, les niveaux élevés de consommation de munitions de défense aérienne et antimissile. Plus encore, le rapport conclut que les États-Unis sont entrés dans cette guerre sans planification ou prévision adéquate. Le rapport reconnaît officiellement une erreur stratégique et montre indirectement à quel point la guerre moderne de haute intensité est devenue difficile à soutenir pour les États-Unis.

Ici, la différence entre le Vietnam et aujourd'hui apparaît une fois de plus. Pendant la guerre du Vietnam, les États-Unis étaient l'un des plus grands centres industriels, financiers et militaires du monde et, bien qu'ils aient perdu la guerre, ils ont conservé cette position. Aujourd'hui, le coût et la consommation de munitions générés par les opérations militaires s'accompagnent de débats sur la durabilité de la capacité industrielle américaine et sur la question de savoir si les obligations mondiales peuvent être remplies simultanément. Ce qui a changé, autant que l'affaiblissement de l'armée américaine, c'est le caractère déterminant de cette puissance sur le système mondial, c'est-à-dire sa capacité à produire du consentement. Aujourd'hui encore, la présence militaire américaine maintient sa place avec un budget de défense colossal et des outils de guerre, mais elle ne peut produire de résultats contre ceux qui génèrent de la résistance dans les domaines de lutte économique, technologique et diplomatique.

LE MESSAGE D'ORMUZ ET DE BAB EL-MANDEB

L'un des indicateurs les plus frappants de cette transformation se déroule sur les mers. L'ascension de cinq cents ans de l'Occident s'est largement réalisée grâce à son ouverture sur les océans, au contrôle des routes commerciales maritimes et, si nécessaire, à l'imposition de sa volonté politique par la puissance navale. Aujourd'hui, les développements à Ormuz, à Bab el-Mandeb, en mer Rouge et sur la route maritime du Nord dans l'océan Arctique montrent les limites du même système. La pression militaire exercée par l'Iran à Ormuz, et par les Houthis (Ansarallah) à Bab el-Mandeb et en mer Rouge, ne doit pas être considérée uniquement comme des conflits régionaux. L'incapacité des États-Unis à intervenir sur la nouvelle route de transport maritime ouverte par la Russie dans le nord de l'Eurasie doit être évaluée séparément. Ce sont les signes d'un changement beaucoup plus vaste. Bien que l'Occident possède toujours une puissance navale et aérienne extrêmement importante, on constate que cette puissance ne peut assurer une liberté de mouvement illimitée dans les passages maritimes critiques. Les technologies de missiles, les systèmes sans pilote, les armes basées à terre et les capacités asymétriques à coût relativement bas réduisent la marge de manœuvre des grandes et coûteuses forces navales.

Ce qui est déterminant ici, ce n'est pas le nombre de porte-avions ou de sous-marins possédés. L'essentiel est de savoir à quel coût, pendant combien de temps et dans le but d'obtenir quel résultat politique ces forces peuvent être utilisées. La présence d'un groupe aéronaval dans la région et sa capacité à contrôler politiquement et militairement la route maritime ne sont plus la même chose.

Ce qui se passe à Ormuz est symbolique à cet égard. Malgré le déploiement d'une grande puissance militaire par les États-Unis, ils ne peuvent pas éliminer complètement la pression de l'Iran sur le transport maritime dans la région, en particulier dans le détroit d'Ormuz. Plus important encore, bien que Washington cherche le soutien de ses alliés de l'OTAN et de ses partenaires traditionnels comme le Canada, le Japon, l'Australie et la Corée du Sud dans l'équation d'Ormuz où il est coincé, ces pays n'entrent pas directement en guerre aux côtés des États-Unis pour ouvrir Ormuz par la force militaire.

À Bab el-Mandeb, un tableau similaire, mais cette fois frappant pour l'Arabie saoudite, émerge. Riyad ne reçoit pas le soutien militaire qu'il attendait des États-Unis et de l'Europe face au Yémen ; le soutien attendu de l'Angleterre ne vient pas non plus. Malgré les relations étroites de sécurité et d'alliance qu'il a développées avec le Pakistan et la Turquie, il doit porter lui-même une grande partie du fardeau stratégique sur le terrain. Les Saoudiens, presque isolés, deviennent dépendants du soutien d'Israël et sont soumis à un chantage pour devenir partie prenante des Accords d'Abraham. Par conséquent, Ormuz et Bab el-Mandeb deviennent deux laboratoires distincts de la même transformation historique. À Ormuz, l'État militaire le plus puissant du monde, les États-Unis, et à Bab el-Mandeb, l'un des plus grands exportateurs d'énergie du monde, l'Arabie saoudite, ont du mal à projeter leur volonté politique sur le terrain dans la mesure souhaitée, malgré l'énorme puissance matérielle dont ils disposent. L'ancien lien entre la supériorité militaire et la capacité à imposer une volonté politique s'affaiblit.

L'ASCENSION ÉCONOMIQUE ET FINANCIÈRE DU SUD GLOBAL

Il ne suffit pas de lire la transformation de l'ordre post-colonial uniquement à travers les limitations militaires rencontrées par l'Occident. Le véritable grand changement se produit dans le domaine économique et financier. Alors que les économies émergentes et en développement, selon la parité de pouvoir d'achat, réalisent désormais la majorité de la production mondiale, les structures de quotas, de vote et de gestion d'institutions comme le FMI et la Banque mondiale portent encore largement les traces de la répartition des forces après la Seconde Guerre mondiale. La demande des BRICS pour une plus grande représentation et l'émergence d'institutions alternatives comme la Nouvelle Banque de développement sont le résultat de ce poids économique changeant.

La caractéristique fondamentale de la nouvelle ère n'est pas nécessairement que le Sud global devienne anti-occidental, mais que sa dépendance à l'égard de l'Occident diminue. Alors que la Chine propose des alternatives dans le commerce, l'industrie et la finance, et que la Russie en propose dans l'énergie et les technologies militaires, l'Inde élargit son autonomie stratégique. Les pays du Golfe, quant à eux, approfondissent leurs liens économiques avec l'Asie tout en maintenant leurs relations avec l'Occident. Ainsi, l'espace où les États peuvent évoluer entre différents centres de pouvoir sans rester dépendants d'un seul centre géopolitique et financier s'élargit. Cette transformation est également visible dans le système financier. Le commerce en monnaies locales, les systèmes de paiement alternatifs et les achats d'or croissants des banques centrales n'ont pas créé un nouveau système qui remplacera le dollar à court terme, mais ils offrent de nouvelles options aux États. En particulier, la possibilité d'utiliser les actifs de réserve dans le cadre de sanctions a transformé l'or en un instrument de sécurité financière et de souveraineté.

La Chine en est l'un des exemples les plus frappants. Le fait qu'elle augmente ses réserves d'or tout en réduisant ses avoirs en bons du Trésor américain fait partie d'une tendance plus large à la diversification des réserves. À la même période, la dette publique croissante des États-Unis, les déficits budgétaires élevés et la hausse des taux d'intérêt des obligations à long terme augmentent également la pression sur le système centré sur le dollar. Par conséquent, la question n'est pas l'effondrement du dollar ou la disparition prochaine du système financier américain. Le véritable changement historique est que les États disposent de plus en plus d'alternatives pour réduire leur dépendance à l'égard d'un seul centre financier. Les achats d'or, les initiatives des BRICS en monnaies locales, les systèmes de paiement alternatifs et la diversification des réserves sont des éléments différents de la même tendance. L'ordre établi après 1945 est toujours fort ; mais il n'est plus sans rival et sans alternative.

DE L'ORDRE POST-COLONIAL À LA MULTIPOLARITÉ

Les traces de la transformation mondiale sont également visibles dans les priorités stratégiques de Washington. Le fait que les États-Unis accordent plus d'importance à la sécurité de leur territoire continental et à l'hémisphère occidental, et qu'ils retirent leurs troupes d'Europe et d'Asie occidentale, montre qu'ils réévaluent le coût de leurs engagements mondiaux. Alors que la Chine reste au centre de la concurrence stratégique à long terme, Washington est confronté aux coûts de l'encerclement de la Russie en Europe, du maintien de la supériorité militaire en Asie occidentale, de la limitation de la Chine dans l'Indo-Pacifique et du port du fardeau de la sécurité des routes maritimes mondiales. La puissance hégémonique doit désormais prendre en compte non seulement la capacité de ses rivaux, mais aussi les limites de ses propres ressources.

C'est pourquoi il est incomplet de voir ce qui se passe uniquement comme le déclin de l'hégémonie américaine. Le système centré sur l'Occident, qui s'est développé à partir de la fin du XVe siècle, a largement conservé sa supériorité militaire, financière et technologique dans l'ordre post-colonial qui a remplacé le colonialisme classique après 1945. Aujourd'hui, le basculement de la production industrielle vers l'Asie, la multipolarité de la technologie, la multiplication des alternatives financières et l'augmentation de la dissuasion militaire des États non occidentaux modifient cette structure.

Ce processus ne signifie pas une nouvelle unipolairité où la Chine remplacerait l'Occident. Alors que les États-Unis et l'Europe continuent d'être des acteurs puissants, la Chine, l'Inde, la Russie, la Turquie et d'autres centres du Sud global gagnent une plus grande marge de manœuvre. C'est là le véritable sens de la multipolarité. L'émergence d'un nouvel ordre d'équilibre où un seul centre ne peut diriger seul le système mondial et où le pouvoir est réparti entre un plus grand nombre d'acteurs.

LE FACTEUR ISRAÉLIEN : CRISE DE LÉGITIMITÉ DE L'HÉGÉMONIE AMÉRICAINE

Il serait incomplet d'expliquer le déclin mondial des États-Unis, qui jouent un rôle majeur dans l'effondrement du post-colonialisme, uniquement par l'ascension de la Chine, le renforcement de la Russie, l'érosion du système du dollar ou les limites de la puissance militaire américaine. L'un des facteurs qui accélère ce déclin, en particulier dans le Sud global, est la relation stratégique presque inconditionnelle que Washington a établie avec Israël. Cette relation, qui s'est approfondie après 1973 et a pris une nouvelle dimension après le 11 septembre 2001 dans le paradigme de la « guerre contre le terrorisme », a intégré de plus en plus la puissance militaire, économique et diplomatique américaine aux priorités de sécurité d'Israël. Les bases, la puissance aérienne, la marine, les sanctions et le système financier des États-Unis ont longtemps forcé les États de la région à agir avec prudence et souvent avec obéissance face à Washington. Cependant, le consentement au leadership américain a cédé la place, avec le temps, à la peur de la puissance américaine. Pourtant, l'hégémonie ne peut être maintenue par la seule peur, mais par la légitimité et le consentement.

La grande destruction humanitaire vécue à Gaza après le 7 octobre 2023, ainsi que les développements en Cisjordanie et au Liban, ont accéléré cette crise de légitimité à l'échelle mondiale. La facture politique des actions d'Israël a été de plus en plus imputée à Washington, car la capacité d'Israël à mener une guerre à cette échelle et avec cette continuité est directement liée aux armes, aux munitions, au soutien financier et à la protection diplomatique américains. Ainsi, Israël a commencé à se transformer, passant d'un simple multiplicateur de force pour la puissance américaine dans la région à un fardeau croissant pour le soft power et la légitimité mondiale des États-Unis. Les lobbies pro-israéliens dans la politique intérieure américaine, le soutien idéologique des mouvements évangéliques et l'approche pro-israélienne institutionnalisée au sein des médias, des groupes de réflexion et des élites de la politique étrangère rendent également difficile pour Washington de s'éloigner de cette politique. D'autre part, le génocide vécu à Gaza a créé une opinion publique très sérieuse contre Israël dans l'opinion publique américaine et dans le monde. Pour l'instant, le plus grand problème de l'administration israélienne, en dehors des opérations militaires, est de changer cette image d'Israël.

La guerre en Iran, qui a débuté le 28 février 2026, a rendu les limites militaires de cette relation plus visibles. La supériorité d'Israël, basée sur la haute technologie, le renseignement et surtout la puissance aérienne, n'a pas suffi à produire seule des résultats politiques décisifs face à un État comme l'Iran, doté d'une vaste géographie, d'une population importante, d'une capacité de missiles et d'une profondeur stratégique. Le Yémen a constitué un exemple similaire. Alors que la pression des Houthis sur la mer Rouge et Bab el-Mandeb affectait gravement le commerce maritime d'Eilat, la puissance aérienne américaine et israélienne n'a pas pu éliminer cette menace. La dépendance excessive des deux pays à l'égard de la puissance aérienne, des frappes de précision à longue portée et de la supériorité technologique, combinée à leur évitement des guerres terrestres susceptibles de causer de lourdes pertes, limite la capacité de la supériorité militaire à produire des résultats politiques.

C'est ici que l'importance réelle du facteur israélien dans le déclin américain apparaît. Israël, qui a été pendant de nombreuses années l'avant-poste et le multiplicateur de force des États-Unis en Asie occidentale, se transforme aujourd'hui en l'une des sources importantes de la perte de légitimité de Washington dans le Sud global. Une partie du soutien apporté à l'Iran ne provient pas de l'adoption de l'idéologie du régime iranien, mais du fait que Téhéran est perçu comme une puissance capable de résister à la pression de l'axe Israël-États-Unis. Ainsi, l'hégémonie américaine atteint un seuil dangereux. D'abord, le consentement s'est érodé et a été remplacé par la peur, et maintenant, avec les exemples de l'Iran et du Yémen, la peur elle-même commence à s'éroder.

ALORS QUE LA PÉRIODE DE 500 ANS TOUCHE À SA FIN

L'ironie frappante de l'histoire est que l'ascension de l'Occident et la transformation actuelle se croisent à nouveau sur les routes maritimes. Il y a cinq cents ans, les Européens sont sortis de la Méditerranée pour s'ouvrir aux océans afin d'atteindre les richesses de l'Asie. Après le Portugal et l'Espagne, les Pays-Bas et l'Angleterre ont mondialisé le commerce maritime, tandis que les États-Unis ont porté le même système au sommet au XXe siècle avec le dollar, les porte-avions et un réseau de bases à travers le monde.

Aujourd'hui, alors que le poids économique se tourne à nouveau vers l'Asie, Ormuz, Bab el-Mandeb, la mer Rouge, la mer Noire, l'océan Indien, la mer de Chine méridionale et le Pacifique occidental deviennent les principaux champs de concurrence géopolitique de la politique mondiale. La guerre en Iran, la guerre entre l'Ukraine et la Russie, la mer Noire, la crise de la mer Rouge et les tensions autour de Taïwan ne sont pas des développements totalement indépendants les uns des autres. Ce sont les lignes de contact entre l'ancien ordre et la répartition des forces qui est en train d'émerger. Il y a cinq cents ans, la question fondamentale de l'Europe était de savoir comment atteindre l'Asie. Aujourd'hui, la question fondamentale est de savoir si l'Occident peut continuer à diriger le système mondial comme avant face à une Asie montante et à un Sud global de plus en plus autonome.

Le colonialisme avait pris fin au XXe siècle. Maintenant, la hiérarchie post-coloniale établie après lui commence également à se dissoudre. Cela ne signifie pas l'effondrement de l'Occident ou des États-Unis. L'Occident ne disparaît pas, mais il perd sa position de centre privilégié situé au-dessus du reste du monde. Le monde qui émergera aura une structure plus complexe. La période de transition vers la multipolarité peut engendrer davantage de crises, de guerres et d'incertitudes. Alors que l'ancien ordre se dissout, les règles du nouvel ordre n'ont pas encore été écrites. Lorsque Istanbul est tombée en 1453, personne ne savait que ce serait l'un des points de départ historiques d'une suprématie occidentale centrée sur l'Atlantique et qui durerait environ cinq siècles. En 2026, nous ne connaissons pas non plus la forme finale du nouveau système. Cependant, la direction devient de plus en plus claire.

CONCLUSION

Alors que l'ère post-coloniale touche à sa fin, la question géopolitique fondamentale du XXIe siècle n'est plus de savoir comment l'Occident dirigera le monde, mais comment il vivra dans un monde qu'il ne peut plus diriger seul. Alors que l'ordre centré sur l'Occident vieux de cinq siècles se transforme, la Turquie se trouve à nouveau à un carrefour critique sur la géographie qui a changé la direction de l'histoire mondiale en 1453.

La puissance de la Turquie ne provient pas d'un seul élément, mais de la combinaison de sa position géostratégique, des Détroits, de sa capacité militaire forte et utilisable, de son industrie de défense en développement, de son vaste réseau diplomatique, de sa base industrielle, de ses liens avec le monde turc et de sa position centrale dans les corridors énergie-transport. La Turquie n'est donc pas seulement un pont entre l'Est et l'Ouest, mais elle a la nature d'un centre capable d'influencer les équilibres entre les Balkans, la mer Noire, le Caucase, la Méditerranée orientale, l'Asie occidentale et l'Afrique.

Cependant, l'efficacité géopolitique ne signifie pas une puissance permanente en soi. Aujourd'hui, l'instabilité économique, la polarisation, les faiblesses du système parlementaire (séparation des pouvoirs, contrôle et équilibre), l'insuffisance de financement et de capital, la politisation du droit, les inégalités de revenus, la dépendance extérieure dans les technologies critiques, le capital humain qualifié, les problèmes de logistique et d'accumulation institutionnelle sont les limitations fondamentales auxquelles la Turquie est confrontée. Pour la Turquie, la question déterminante de la période à venir est de savoir si elle pourra surmonter ces problèmes et si son poids géopolitique se transformera en une capacité étatique permanente. La Turquie, qui peut aujourd'hui créer des résultats militaires, diplomatiques et politiques dans une vaste géographie, ne peut porter cette efficacité sur le long terme qu'avec une structure de production forte, une infrastructure scientifique et technologique, une accumulation de capital, des ressources humaines qualifiées et des institutions solides.