De Prévéza à la « Patrie bleue » : 488 ans après, les retrouvailles des Turcs avec la mer
L'avenir des Turcs ne réside pas seulement en Anatolie, mais dans les mers qui l'entourent. L'objectif n'est pas de prendre la mer, mais de ne plus jamais en revenir.
Il y a 488 ans, le 27 septembre 1538, la bataille navale de Prévéza, qui s'est déroulée en mer Adriatique, a vu la marine turque, composée de la flotte ottomane et des régences d'Afrique du Nord (Garp Ocakları), vaincre la flotte de la coalition croisée formée par les navires de la Papauté, de Venise, de l'Espagne, du Saint-Empire romain germanique et de Gênes. Cette victoire a inauguré une période de paix qui a duré 33 ans, jusqu'à la défaite de Lépante en 1571. Par ailleurs, la période de rivalité et de guerre avec l'Espagne et les chevaliers de Malte s'est poursuivie. Il est nécessaire de bien analyser le succès de Prévéza et d'en tirer des leçons pour aujourd'hui.
POURQUOI CETTE BATAILLE A-T-ELLE EU LIEU ?
La victoire navale de Prévéza est survenue au cours de la première moitié du XVIe siècle, alors que l'Empire ottoman, dépassant son statut de puissance terrestre, se transformait en une grande puissance navale en Méditerranée. Lorsque Soliman le Magnifique nomma Barberousse (Hızır) Hayreddin Pacha au poste de Kapudan Pacha (Grand Amiral) en 1534, la flotte des régences d'Afrique du Nord fut intégrée à la stratégie de l'État ottoman. L'avancée des Ottomans vers les îles de la mer Égée et la Méditerranée centrale a commencé à menacer le commerce maritime et la domination insulaire de Venise, ainsi que l'ordre des Habsbourg de Charles Quint.
Le point de rupture de cette tension fut l'expédition de Corfou en 1537, suivie des opérations de Barberousse contre les îles sous domination vénitienne. À l'initiative du pape Paul III, désireux de stopper l'avancée ottomane, une immense flotte de la Sainte Ligue fut constituée. Le commandement fut confié au Génois Andrea Doria, l'un des marins européens les plus célèbres de l'époque. Ainsi, Prévéza était moins une lutte personnelle entre Barberousse et Doria qu'un affrontement naval décisif dans la lutte de puissance entre Ottomans et Habsbourg/Venise, déterminant qui exercerait une influence stratégique sur la Méditerranée à l'avenir.
QUE S'EST-IL PASSÉ PENDANT LA BATAILLE ?
Le 27 septembre 1538, les deux flottes se sont fait face autour de Prévéza et du golfe d'Arta. Bien que les chiffres concernant le nombre de navires varient selon les sources, il existe un consensus général sur le fait que la flotte de la Sainte Ligue était nettement plus importante que la marine ottomane. En revanche, les forces de Barberousse bénéficiaient d'une structure de commandement plus équilibrée. La capacité des galères ottomanes à manœuvrer à la rame leur conférait un avantage significatif en termes de mobilité par vent faible. Hızır Hayreddin a également su tirer parti des conditions côtières, des hauts-fonds et des vents autour de Prévéza, tandis que les intérêts et priorités divergents des éléments vénitiens, pontificaux, espagnols et génois sous le commandement de Doria constituaient l'une des faiblesses majeures de l'alliance.
Le 27 septembre 1538, au lieu de rester confiné dans le golfe de Prévéza, Barberousse a pris l'initiative en sortant sa flotte en haute mer. Au cours de l'affrontement qui a duré environ cinq heures, les galères agiles de la flotte ottomane se sont révélées efficaces contre les grands navires chrétiens, plus dépendants du vent. Lorsque les manœuvres de Barberousse ont menacé la formation des forces de Doria, ce dernier a préféré battre en retraite vers Corfou plutôt que de poursuivre une bataille rangée. Par conséquent, Prévéza n'est pas une bataille où la flotte ennemie a été totalement anéantie, comme ce fut le cas à Trafalgar en 1805. Il s'agissait d'une victoire stratégique où Hızır Hayreddin Pacha a fait échouer la tentative d'une coalition bien plus vaste de détruire la marine ottomane et l'a contrainte à quitter le champ de bataille.
Ainsi, la grande coalition formée par l'Europe n'a pas pu faire reculer la puissance navale ottomane ; au contraire, la liberté de mouvement des Ottomans en mer Égée, aux entrées de l'Adriatique, ainsi qu'en Méditerranée orientale et centrale, s'en est trouvée renforcée. La pression militaire sur Venise s'est maintenue et, avec la paix de 1540, une grande partie des gains ottomans fut reconnue. Alors que la réputation militaire de Barberousse en Europe atteignait des sommets, une transformation plus profonde s'opérait dans l'histoire ottomane. La grande puissance terrestre de l'ère de Soliman s'est unie à la puissance navale de Barberousse. Ainsi, l'exigence naturelle de la géographie péninsulaire fut satisfaite : l'Empire ottoman était devenu une puissance capable de dominer simultanément le continent et la mer.
LE LIEN ENTRE VICTOIRE ET PUISSANCE MARITIME
Cette victoire ne fut pas une bataille navale ordinaire dans l'histoire turque. Prévéza fut la preuve historique que lorsque les Turcs vivant en Anatolie saisissent le véritable caractère de la géographie sur laquelle ils sont installés, et qu'ils combinent les opportunités offertes par cette géographie avec l'intelligence, la science, la technologie et la culture maritime de leur époque, ils peuvent générer une puissance immense. 488 ans ont passé. Aujourd'hui, avec la « Patrie bleue » (Mavi Vatan), nous sommes à nouveau confrontés à la même réalité géopolitique. L'Anatolie est une péninsule, et la géographie péninsulaire est une géographie de grande puissance tant qu'elle est intégrée à la mer. Lire l'Anatolie uniquement à travers la terre, c'est renoncer à la moitié de cette géographie unique.
L'Anatolie est une vaste péninsule sur l'axe est-ouest. Elle relie la mer Noire à la Méditerranée via les Détroits turcs, l'Europe à l'Asie via les Balkans, et le système de Suez et de l'océan Indien aux profondeurs de l'Eurasie via la Méditerranée orientale. Un État établi dans une telle géographie grandit à mesure qu'il se tourne vers la mer ; il perd le potentiel stratégique offert par sa propre géographie à mesure qu'il s'en éloigne. L'histoire en est pleine d'exemples. Rome n'a pu transformer les opportunités offertes par la péninsule italienne en une puissance méditerranéenne qu'en battant Carthage sur mer. Le Portugal et l'Espagne, dans la péninsule ibérique, sont devenus des empires d'envergure mondiale lorsqu'ils ont pris la mer. L'Angleterre a bâti un empire mondial en combinant sa géographie insulaire avec sa puissance navale. La loi géopolitique de l'Anatolie n'est pas différente. Cependant, la géographie ne crée pas la puissance à elle seule. La géographie est un potentiel ; ce qui la transforme en puissance, c'est l'intelligence humaine, la science, la technologie, les institutions et la stratégie.
L'Empire ottoman y est parvenu au XVIe siècle. 1453 ne fut pas seulement la conquête d'Istanbul. Alors que la rupture géopolitique entre l'Anatolie et les Balkans disparaissait, les Turcs s'installaient au centre du système de la mer Noire, de la mer Égée et de la Méditerranée. À partir de l'ère de Mehmed le Conquérant, l'importance de la puissance navale a commencé à être mieux comprise. Mais le véritable bond en avant s'est produit au XVIe siècle, avec l'union de la puissance centrale de l'État ottoman et de la culture maritime extrêmement dynamique des régences d'Afrique du Nord.
LA FLOTTE DES RÉGENCES D'AFRIQUE DU NORD
La flotte des régences d'Afrique du Nord (Garp Ocakları) était une marine initialement établie indépendamment de l'Empire ottoman par les frères Oruç et Hızır (Barbarousse) en Algérie et en Tunisie, mais qui, après 1518, est passée sous le contrôle d'Istanbul, opérant généralement en Méditerranée centrale, parfois en Méditerranée occidentale et même dans l'Atlantique. Les régences de Libye se sont jointes à cette flotte plus tard. La flotte des régences était plus efficace sur le plan opérationnel et tactique que la marine ottomane. Les marins les plus célèbres de l'histoire navale ottomane sont issus de ces régences. La grande majorité des marins venaient des côtes de la mer Égée et de la Méditerranée, ainsi que de la province de Karaman. Bien qu'il y ait eu parmi les marins étrangers des Grecs, des habitants de Dubrovnik (Raguse), de Malte, de Venise, de Gênes, des Hollandais, des Irlandais, des Écossais et des Anglais, les chefs et tous les dirigeants des régences étaient des Turcs d'Anatolie. Aujourd'hui, ceux qui portent les noms de famille Kuloğlu ou Koloğlu sont les descendants de ces ancêtres marins. La raison pour laquelle ces marins étaient plus avancés que ceux de l'Empire ottoman était qu'ils étaient éloignés des luttes politiques du palais et du bourbier de la corruption et du népotisme liés à l'accumulation primitive. La meilleure période de coopération entre la flotte des régences et la marine ottomane a eu lieu entre Prévéza et Lépante.
Oruç Reis, Hızır Reis, Turgut Reis et les marins formés par les régences n'étaient pas seulement des guerriers. C'étaient des marins qui vivaient la Méditerranée, connaissant ses vents, ses courants, ses ports, ses îles, ses routes commerciales et ses rivaux. Les régences étaient également des structures étonnamment pragmatiques pour les conditions de l'époque. Ce qui importait, ce n'était pas d'où venaient le savoir et le talent, mais à quoi ils servaient. C'est en grande partie cette approche rationnelle qui a créé le succès dans le domaine maritime.
L'ÂGE D'OR DE LA MARINE
Avec l'entrée de Hızır Hayrettin (Barbarousse Hayreddin) Pacha au service de Soliman le Magnifique en 1533, la capacité étatique d'Istanbul s'est unie à l'expérience opérationnelle des régences. Cinq ans plus tard, Prévéza a eu lieu. La période qui a suivi Prévéza a été l'un des niveaux les plus élevés jamais atteints par la puissance navale turque dans la politique mondiale.
La véritable ampleur de la victoire s'est manifestée dans les développements ultérieurs. En 1541, la tentative de Charles Quint d'éliminer l'Algérie a échoué. À partir de 1542, la marine ottomane, dans le cadre d'une alliance avec la France, a fait sentir sa présence en Méditerranée occidentale avec une force importante de 136 navires. Nice fut assiégée lors d'une opération conjointe avec la marine française, et la flotte ottomane hiverna à Toulon. Un empire centré sur Istanbul ne se contentait plus de défendre la mer Égée et la Méditerranée orientale, il déterminait l'équilibre des forces en Méditerranée occidentale. En 1551, Turgut Reis prit Tripoli. La présence navale turque en Afrique du Nord, avec l'Algérie et la Tunisie, fut renforcée. La période entre 1543 et 1560 fut celle où la puissance navale turque fut ressentie presque partout en Méditerranée.
L'opération de Djerba en 1560 est peut-être l'un des exemples les plus frappants de cette capacité. La marine ottomane, sous le commandement de Piyale Pacha, quitta Istanbul et atteignit la région de Djerba en Tunisie en environ 20 jours, obtenant des résultats contre les forces espagnoles. Compte tenu des galères de l'époque, qui se déplaçaient à la rame et avec une puissance vélique limitée, ainsi que de la distance, il s'agissait d'un rythme opérationnel extraordinaire. La poursuite et la destruction de la flotte espagnole en retraite furent également extrêmement importantes pour l'histoire de la guerre navale. Lorsque la flotte victorieuse de Piyale Pacha retourna à la Corne d'Or le 1er octobre 1560, le spectacle dont fut témoin le diplomate flamand Busbecq illustrait le sommet atteint par la puissance navale ottomane. S'il y a un moment où un État peut prétendre contrôler totalement une mer réputée incontrôlable, c'est bien ce jour-là, selon lui. Il n'est pas fortuit que le sommet de la puissance politique et militaire de l'Empire ottoman coïncide avec le sommet de la puissance navale turque.
INTELLIGENCE, SCIENCE ET PUISSANCE NAVALE
À la base du succès de la puissance navale turque au XVIe siècle, il n'y avait pas seulement le courage ou l'héroïsme. L'Empire ottoman n'était pas encore coupé de la technologie militaire et navale de son époque. Il n'y avait pas de fossé technologique infranchissable avec ses rivaux dans la fonte des canons, la construction navale, la cartographie, la navigation, la fortification et la logistique. Les cartes du monde de Piri Reis sont le produit d'un tel environnement intellectuel. Un écosystème maritime s'était formé entre les chantiers navals d'Istanbul, les régences, les îles de la mer Égée et les ports méditerranéens. L'État n'était pas encore entré dans une fermeture mentale rigide concernant l'utilisation du savoir et des hommes dont il avait besoin. Si le savoir était utile, il était utilisé ; si la technologie était nécessaire, elle était acquise ou développée ; et un marin talentueux pouvait être intégré au système, quelle que soit son origine.
LE PASSAGE RETARDÉ DE LA GALÈRE AU GALION
Nous arrivons ici à l'un des points de rupture les plus importants de l'histoire turque. Derrière l'ascension du XVIe siècle, il y avait une conception pragmatique de l'État qui ne faisait pas de l'intelligence et de la foi des ennemis. Le problème n'était pas la religion, le problème était la réduction progressive de l'intelligence, du questionnement, de la science et du mérite dans les périodes ultérieures. À mesure que le savoir transmis (naqli) était placé au-dessus du savoir rationnel et scientifique (aqli), l'obéissance a commencé à remplacer le questionnement, et le conservatisme a remplacé l'innovation. C'est là que s'est formée la base mentale du recul en mer.
C'est précisément à cette période que la marine mondiale subissait une transformation technologique majeure. Le navire de guerre traditionnel de la Méditerranée était la galère. Elle se déplaçait à la rame, était moins dépendante du vent et déterminait souvent l'issue de la bataille par l'abordage du navire ennemi, avec un combat au corps à corps entre les guerriers à bord. Cependant, dans le monde atlantique, un autre navire et une autre culture de guerre se développaient. Ce navire était le galion, doté de hauts bords, d'une grande surface de voilure et portant de lourds canons de bordée. Ce n'était pas seulement un nouveau navire remplaçant la galère, c'était un tout nouveau système de guerre.
Sur la galère, la force musculaire humaine était le moteur principal. Sur le galion, il fallait savoir lire le vent, gérer les voiles, établir une route en fonction des vents changeants, utiliser l'astronomie, se servir de cartes, et connaître l'artillerie et la balistique. En d'autres termes, la guerre navale passait progressivement de la force physique à la force du savoir. Alors que les États européens s'ouvrant sur l'Atlantique intégraient la technologie de construction navale à l'astronomie, aux mathématiques, à la cartographie, à l'artillerie et à la science de la navigation, le grand défi pour l'Empire ottoman était de savoir s'il pourrait s'adapter à cette transformation.
LA DÉFAITE DE LÉPANTE
La défaite de Lépante le 7 octobre 1571 fut un avertissement à cet égard. Seulement 33 ans après Prévéza, la marine ottomane subit un grand désastre. À la tête de la flotte se trouvait Müezzinzade Ali Pacha, qui n'était pas issu du milieu maritime. La bataille s'est transformée en quelques heures en une destruction où des dizaines de milliers de personnes ont péri. Les Ottomans ont pu reconstruire leurs navires rapidement. Mais la valeur réelle perdue n'était pas les navires ; c'était la main-d'œuvre possédant une expérience maritime accumulée sur des générations. Les capitaines, les maîtres, les artilleurs, les artisans et les marins avaient été perdus en quelques heures. Cependant, il n'est pas exact de considérer Lépante comme la date à laquelle la puissance navale ottomane a pris fin en un jour. L'Empire ottoman est resté une puissance navale importante en Méditerranée pendant longtemps. Mais Lépante était le signe avant-coureur de la grande transformation à venir.
L'IMPACT DU CONSERVATISME SUR LA MARINE
Le véritable danger résidait dans le domaine de la technologie et de la mentalité. La destruction de l'Observatoire d'Istanbul de Takiyüddin en 1580, à la suite des luttes religieuses et politiques de l'époque, est pour cette raison l'un des symboles les plus frappants de l'histoire turque. Plus tragique encore, l'artillerie de la marine fut utilisée pour cette destruction. Les navires de guerre d'un État ouvraient le feu sur l'institution qui produisait le savoir astronomique permettant à ces mêmes navires de trouver leur chemin en haute mer. Alors que l'Europe intégrait l'astronomie, les mathématiques, la construction navale, l'artillerie et la science de la navigation dans un même système technologique, l'Empire ottoman commençait à rester en marge de cette transformation scientifique. Le retard d'environ un siècle dans le passage de la galère au galion n'est donc pas seulement un retard dans la technologie navale. C'est en fait un retard de mentalité. Pour construire un galion, il ne suffit pas de construire une grande coque. Il faut former le capitaine, l'officier, le voilier, l'artilleur, le cartographe et l'expert en navigation qui l'utiliseront ; il faut établir derrière eux les mathématiques, l'astronomie, l'hydrographie et un système éducatif solide. La facture de l'éloignement de la science a fini par être payée en mer.
S'ÉLOIGNER DE LA MER, SE RETIRER VERS L'ANATOLIE
Les siècles suivants ont montré la même loi historique à maintes reprises. Çeşme en 1770, Navarin en 1827 et Sinop en 1853 n'étaient pas seulement des pertes de flotte. Chaque grand désastre naval s'accompagnait d'un rétrécissement supplémentaire de la géopolitique ottomane. Le confinement de la flotte dans la Corne d'Or à la fin du XIXe siècle fut le point culminant de ce processus. L'Empire ottoman est entré dans le XXe siècle sans une marine puissante et utilisable. L'Afrique du Nord fut perdue, les îles de la mer Égée furent abandonnées. En 1911, les navires de guerre italiens purent s'approcher jusqu'à l'entrée du détroit des Dardanelles. Lors de la guerre des Balkans, la Grèce a assuré le contrôle de la mer et a occupé les îles de la mer Égée. En 1915, les plus grandes marines du monde sont arrivées devant les Dardanelles. Le 15 mai 1919, l'armée grecque a débarqué à Izmir par la mer. L'histoire montrait la même vérité encore et encore : à mesure que les Turcs reculaient en mer, ils se repliaient sur la défense en Anatolie.
BRISER LA CHAÎNE
Celui qui a brisé cette chaîne fut Mustafa Kemal Atatürk. L'ordre qu'il a donné à ses armées le 1er septembre 1922, « Votre premier objectif est la Méditerranée. En avant ! », n'était pas seulement un ordre de poursuite militaire à cet égard. C'était une réponse à la géopolitique du traité de Sèvres qui tentait de couper les Turcs des mers. Les Turcs atteignaient à nouveau la mer. La marine de la République fut reconstruite dans le dénuement. Avec la Convention de Montreux de 1936, la souveraineté sur les Détroits turcs fut consolidée. Avec le rattachement du Hatay en 1938, le golfe d'Iskenderun fut soumis au régime des eaux intérieures. Avec l'opération de paix à Chypre en 1974, le plus grand obstacle géopolitique à l'encerclement de la Turquie par le sud en Méditerranée orientale fut levé. Avec la crise de Kardak en 1996, il fut rappelé aux Grecs que nous étions les poursuivants obstinés de notre présence en mer Égée. La République apprenait pas à pas la géopolitique maritime perdue à la fin de l'ère ottomane.
LA PATRIE BLEUE (MAVI VATAN)
Au XXIe siècle, le nom des retrouvailles des Turcs avec la mer est devenu la « Patrie bleue » (Mavi Vatan). La Patrie bleue n'est pas seulement un concept géographique exprimant les zones de juridiction maritime de la Turquie. Dès le début, elle est apparue comme un symbole, un concept et une doctrine. Avant tout, c'est l'idéal de maritimisation de la nation turque. Le lien historique entre Prévéza et la Patrie bleue s'établit précisément ici. L'essence de ce que Barberousse a réussi en 1538 et de ce que la Turquie doit réussir au XXIe siècle est la même : créer un État puissant, indépendant et maritime en combinant le potentiel géographique unique offert par l'Anatolie avec l'intelligence, la science, la technologie et la main-d'œuvre qualifiée de l'époque.
Bien sûr, la technologie de l'époque a changé. Dans le monde de Barberousse, les éléments fondamentaux de la puissance navale étaient la galère, le canon, le chantier naval, le rameur, le marin et la main-d'œuvre maritime qualifiée. Aujourd'hui, il y a des sous-marins, des véhicules aériens, de surface et sous-marins sans pilote, des armes de précision à longue portée, des missiles de croisière et balistiques, des systèmes hypersoniques, la guerre électronique, l'intelligence artificielle, la puissance cybernétique, des réseaux de reconnaissance et de surveillance par satellite, ainsi que des systèmes de fond marin. La technologie a changé ; mais la géopolitique n'a pas changé. L'Anatolie est toujours dans la même géographie. Les Détroits turcs sont toujours la clé de la mer Noire. La mer Égée est toujours le front ouest de l'Anatolie. Chypre est toujours l'île stratégique la plus importante au sud de l'Anatolie. La Méditerranée orientale s'ouvre toujours sur la mer Rouge et l'océan Indien via Suez. La Turquie est toujours un État péninsulaire entouré de mers sur trois côtés.
C'est pourquoi, en cette 488e année de Prévéza, la vraie question à poser n'est pas combien de navires Barberousse a coulés ou combien de navires étaient sous le commandement d'Andrea Doria. La question à poser est : la Turquie pourra-t-elle recombiner le grand potentiel de puissance que sa géographie lui offre avec l'intelligence, la science et la technologie du XXIe siècle ? Le véritable héritage de Prévéza réside dans cette question. Nos ancêtres y sont parvenus au XVIe siècle. Ils ont lu correctement la géographie, ne se sont pas coupés de la technologie de leur époque, ont construit des chantiers navals, formé des marins, utilisé le mérite et combiné l'accumulation maritime formée au fil des siècles en Méditerranée avec la puissance de l'État. En conséquence, en quelques décennies, ils sont devenus l'une des puissances déterminantes de la Méditerranée.
Le déclin a commencé lorsque cette relation s'est inversée. À mesure que l'on s'éloignait de l'intelligence et de la science, que l'on préférait la transmission (naql) à la raison, que les développements technologiques ne pouvaient être suivis, que le conservatisme et le dogme remplaçaient le mérite, et que la marine était éloignée du centre de la pensée étatique, la supériorité en mer s'est érodée. Le déclin de la puissance navale n'a pas seulement signifié l'affaiblissement de la marine, il a engendré au fil du temps des conséquences géopolitiques allant jusqu'à la perte des îles, des côtes, des routes maritimes et, finalement, de la patrie. Les cinq derniers siècles de l'histoire turque nous donnent une leçon très claire : un État péninsulaire qui recule en mer perd également sa profondeur stratégique sur terre.
La Patrie bleue n'est donc pas seulement le nom de la lutte actuelle pour les zones de juridiction maritime. C'est un résultat stratégique tiré de cinq siècles d'expérience historique. Nous devons regarder Prévéza non seulement pour nous vanter de notre passé, mais pour façonner notre avenir. L'héritage de Barberousse n'est pas ses galères, le véritable héritage de Barberousse est de comprendre son époque et de transformer les outils de son époque en puissance étatique. L'héritage de Piri Reis n'est pas seulement les cartes qu'il a dessinées, c'est de transformer le savoir en puissance stratégique. L'héritage d'Atatürk n'est pas seulement de reconstruire la marine de la République, c'est de faire de l'intelligence, de la science et de l'indépendance la boussole de l'État.
L'avenir de la Patrie bleue dépend de la même compréhension. La maritimisation de la Turquie ne signifie pas seulement posséder plus de navires de guerre. La marine est l'élément indispensable et armé de la puissance navale, mais la puissance maritime est un concept plus large que la marine. Les chantiers navals, les ports, la flotte commerciale, le transport maritime, la pêche, les sciences marines, l'océanographie, le droit maritime, les technologies marines, les ressources des fonds marins, l'énergie, les pôles, l'espace et les océans font partie du même ensemble stratégique. La véritable puissance maritime d'un État naît de la somme de la relation économique, militaire, scientifique, technologique, juridique et culturelle que sa nation établit avec la mer. L'objectif ultime de la Patrie bleue est, au-delà de la défense des zones de juridiction maritime, de maritimiser la Turquie dans toutes ses dimensions.
Cette réalité était à la base de Prévéza. La même réalité est à la base de la Patrie bleue. 488 ans ont passé. Dans ce long processus historique, les Turcs ont grandi lorsqu'ils se sont tournés vers la mer ; ils se sont repliés vers l'Anatolie lorsqu'ils s'en sont éloignés. La République, surtout à l'époque d'Atatürk, a réorienté cette tendance historique vers la mer. Aujourd'hui, la Patrie bleue est le cadre intellectuel qui porte le processus de maritimisation de la République vers une nouvelle étape dans les conditions géopolitiques et technologiques du XXIe siècle.
L'Anatolie est une péninsule. Et la géographie péninsulaire ne se transforme en géographie de grande puissance que lorsqu'elle est intégrée à la mer. Mais la géographie n'est pas le destin à elle seule. La condition pour transformer la géographie en puissance est la même aujourd'hui qu'hier. L'intelligence, la science, la technologie, le mérite, la production et la culture maritime en sont les paramètres principaux. 488 ans après Prévéza, la mission historique devant les Turcs n'est pas de retrouver la mer, mais cette fois de ne plus jamais s'en couper. Il ne faut pas oublier que dans la conjoncture actuelle, il n'y a pas de place pour un ralentissement, et encore moins pour un recul, de notre puissance navale.
Le fait que les Turcs soient restés éloignés de la mer pendant de longues périodes, la forte tradition d'État terrien s'étendant des derniers siècles de l'Empire ottoman à la période républicaine, et la représentation limitée des marins dans les hautes instances décisionnelles de l'État rendent le développement d'une nouvelle doctrine puissante par la Turquie dans la géopolitique maritime encore plus remarquable. Aujourd'hui, face à nos rivaux, il n'y a pas seulement une marine turque qui grandit et se transforme technologiquement, il y a une Turquie qui tente de redécouvrir la mer dans ses dimensions économiques, militaires, juridiques, scientifiques et culturelles. Devant et derrière la Patrie bleue se trouve la marine de la République, qui représente la nation turque sur les mers, mais la force principale qui la rendra permanente est la maritimisation de la nation turque.
L'un des objectifs principaux de la Patrie bleue est aussi la réconciliation de la Turquie avec sa propre géographie. Car la maritimisation de la Turquie n'est pas un choix de politique étrangère temporaire, mais une nécessité à long terme imposée par la géographie et l'expérience historique. Les politiques étatiques peuvent changer avec le temps, les gouvernements peuvent aller et venir, le système international peut prendre des formes différentes, mais la nature péninsulaire de l'Anatolie ne changera pas. Le cours de l'histoire ne peut être arrêté. La Turquie se maritimisera en raison de sa géopolitique et de sa sociologie.
Il est significatif de terminer ce long voyage historique par l'observation frappante d'un Européen qui, au XVIIe siècle, regardait de l'extérieur le potentiel de puissance navale des Turcs. La pensée exprimée il y a des siècles par l'ambassadeur britannique Ricaut de la Marlinière à propos des Turcs mérite encore aujourd'hui d'être méditée :
« Pour masquer leur négligence et se dédouaner des échecs qu'ils rencontrent à ce sujet, les Turcs disent que Dieu a donné les mers aux chrétiens et les terres aux musulmans. Pour les intérêts communs des chrétiens, nous souhaitons qu'ils ne se réveillent jamais de ce sommeil profond, car si les Turcs décidaient un jour d'être puissants en mer et s'ils travaillaient comme il se doit, que personne ne doute que le monde entier s'inclinerait devant eux. »
C'est aussi ce que nous dit la ligne historique de 488 ans allant de Prévéza à la Patrie bleue.