Le pillage des incitations fiscales et aux investissements bat son plein
Une économie qui a oublié la production et qui tente de survivre en offrant les taux d'intérêt les plus élevés au monde pour attirer les capitaux volatils... Si l'on examine la question sous l'angle de la répartition, nous assistons à un transfert de richesse sans précédent, dû à des politiques monétaires et budgétaires inédites ainsi qu'à une inflation persistante.
80 % de la population a été poussée sous le seuil de pauvreté. Les dépenses engagées pour maintenir le faste du palais et assurer l'enrichissement des partisans du pouvoir ne font qu'alourdir les déficits budgétaires jour après jour. Pour maintenir ce train de vie, l'État lorgne sur les revenus des retraités, des travailleurs et des agriculteurs. Ceux qui accumulent les richesses ne paient pas d'impôts et ne se lassent jamais des incitations accordées par l'État.
Tout le monde sait que les entreprises et les professions libérales déclarant leurs revenus ne paient pas d'impôts depuis des années. J'avais déjà écrit sur les impôts, les incitations et le pillage des côtes les 23 juin, 30 juin et 14 juillet, à propos des nouvelles réglementations fiscales de Mehmet Şimşek, qui épargnent largement les riches pour peser sur le peuple opprimé. La semaine dernière, le débat a été relancé. Tant le ministre des Finances, Mehmet Şimşek, que le vice-président, Cevdet Yılmaz, ont admis que les entreprises ne paient pas d'impôts en raison d'exonérations et de diverses exceptions. De son côté, le ministre du Tourisme a contourné la loi pour attribuer à sa propre entreprise un terrain classé zone naturelle et archéologique protégée, malgré une décision d'annulation du Conseil d'État.
Tout le monde dit qu'en Turquie, personne ne paie d'impôts, mais ce dont on ne parle pas, c'est : quel est le montant de l'impôt non versé ou éludé ?
Du point de vue des finances publiques, je ne sais pas comment mes collègues fiscalistes effectuent leurs calculs. Mais en observant les indicateurs macroéconomiques, j'estime le potentiel fiscal à 20 000 milliards de lires. Si l'on considère les 8 000 milliards qui seront collectés en 2024, il y a 12 000 milliards de lires de pertes, de fraudes et d'impôts que l'État a délibérément choisi de ne pas percevoir. Je l'avais écrit le 23 juin sur 12 Punto. Continuons le débat.
Je suis parvenu à ce chiffre d'environ 12 000 milliards de lires de manque à gagner fiscal par deux voies distinctes. Voici la première méthode d'estimation :
Selon les objectifs budgétaires de 2024, environ 6 000 milliards de lires d'impôts indirects et de taxes seront collectés en Turquie. La part des impôts indirects en Turquie est de 70 %... C'est un taux malsain. Dans les pays européens modernes, les impôts indirects représentent 30 % et les impôts directs 70 %. Si un pays collecte environ 6 000 milliards de lires d'impôts indirects, le montant des impôts directs à collecter, selon les standards des pays contemporains (ratio 30/70), devrait être de 14 000 milliards de lires.
Alors, combien payons-nous d'impôts directs au lieu des 14 000 milliards attendus ?
2 464 milliards de livres. En 2024, les travailleurs et les fonctionnaires en paieront 1 093 milliards.
Le 1 143 000 entreprises et les 2,5 millions de travailleurs indépendants de Turquie paient au total 1 370 milliards de livres. Ils éludent une grande partie des quelque 12 000 milliards de livres restants, et l'État renonce à une autre partie sous prétexte d'incitations ou d'enrichissement de fondations liées à des confréries. Donnons deux exemples actuels pour illustrer l'ampleur de ces 12 000 milliards éludés ou non perçus.
Les dettes des municipalités envers l'institution de sécurité sociale (SGK), qui font grand bruit ces jours-ci, s'élèvent à 90 milliards de livres. Cela représente à peine 7 pour mille des impôts éludés ou non perçus. Ou encore, l'augmentation de 25 % des retraites, qui a pesé pour 33 milliards sur le budget en six mois... Cela ne représente même pas 3 pour mille des impôts éludés et non collectés.
Le second argument permettant d'avancer que le potentiel fiscal total de la Turquie se situe entre 20 000 et 22 000 milliards de livres est le ratio des recettes fiscales totales par rapport au revenu national. Dans les pays développés, ce taux varie entre 40 % et 55 %. Le revenu national prévu pour la Turquie en 2024 est de 41 000 milliards de livres... 50 % de ce montant dépasse déjà légèrement les 20 000 milliards de livres.
Le dimanche 30 juin, nous avions déjà écrit dans 12 Punto sur les distorsions liées aux incitations fiscales accordées sous le nom de déductions pour investissement, et nous avions formulé une proposition. Je pense que cette proposition doit être répétée fréquemment et figurer à l'agenda politique.
Prenons un exemple. Une entreprise réalise un bénéfice de 32 milliards de livres turques en 2023. Elle devrait payer 7 milliards 590 millions de livres d'impôts sur la base d'un taux de 23 %. Cette entreprise ne fraude pas, mais l'État ne perçoit pas l'impôt. L'État déclare : « Si vous réalisez de nouveaux investissements, je vous accorderai des exonérations. »
L'entreprise que nous avons prise en exemple ne paie que 133 millions de livres d'impôts au lieu des 7 milliards 590 millions dus au taux de 23 %. Soit seulement 4 pour mille de son bénéfice.
Au milieu de ce chaos d'investissements et d'incitations, la question cruciale qui passe à la trappe et qui doit être posée est la suivante : à qui appartient ce nouvel investissement ? Est-ce aux actionnaires de cette entreprise, ou à l'État qui renonce à percevoir l'impôt et, par conséquent, aux 85 millions de citoyens ?
Puisque l'impôt sur les bénéfices n'est pas perçu sous prétexte de nouvel investissement, alors l'entreprise devrait augmenter son capital à hauteur de cet investissement et transférer les actions correspondantes à l'État.
Il y a aussi les impôts auxquels l'État renonce en raison des dons effectués à des fondations liées à des confréries, qu'il a pourtant déclarées d'utilité publique. La situation est devenue totalement absurde. J'écrirai un article séparé à ce sujet.
LE PILLAGE SOUS COUVERT D'INCITATIONS
Outre les impôts non perçus et les incitations, il y a les terrains que l'État cède gratuitement ou pour une bouchée de pain. Vous allouez des terres pour 49 ans à des amis, des proches, des connaissances ou des partisans. Les incitations fiscales ne suffisent pas, vous fournissez également un soutien financier. Vous payez les salaires du personnel et les cotisations de sécurité sociale. En réalité, c'est le citoyen qui paie tout cela. Ce type de pillage des incitations est observé aussi bien dans les entreprises industrielles que dans le secteur du tourisme.
L'un des exemples les plus éhontés de ces attributions a fait la une la semaine dernière. Le ministre du Tourisme, Mehmet Ersoy, s'est lui-même attribué un terrain dans la baie de Kissebükü à Bodrum pour y construire un hôtel. Le ministre avait déjà sollicité ce même lieu auprès du ministère du Tourisme il y a 10 ans, mais suite aux objections des riverains, l'attribution de ce site, classé à la fois zone archéologique et naturelle protégée, avait été annulée par le Conseil d'État. Cependant, sous ce gouvernement, les proches du pouvoir, et même les fonctionnaires et conseillers, ne se soucient guère des décisions de justice, y compris celles de la Cour constitutionnelle. Le propriétaire de l'entreprise qui demande l'attribution d'un site qui devrait rester intact et celui qui accorde cette attribution sont la même personne... l'actuel ministre du Tourisme...
Dans la gestion de l'État, au-delà de la crainte de la loi, il devrait y avoir un sentiment de honte... C'est un indicateur supplémentaire de la corruption et de l'effondrement généralisés que nous vivons dans tous les domaines...
Le 14 juillet, j'avais rapporté dans 12 Punto notre entretien avec l'ancien ministre du Tourisme, Bahattin Yücel, sur les investissements touristiques et les incitations. Voici un résumé :
« Je t'alloue l'environnement et la nature. Je t'alloue Éphèse, Sidé, Bodrum, Halicarnasse, et autant de richesses antiques que tu peux en énumérer. Je fais la promotion avec les impôts que je collecte auprès de tout le monde, avec l'argent de chacun. J'appelle cela une activité économique et, toujours avec les impôts collectés auprès de tous, je construis toutes tes infrastructures et tes routes. Je finance également l'investissement que tu réalises, ainsi que les autres investissements de tes entreprises, en renonçant à des impôts sous couvert de soutien à l'utilisation des ressources. En déduisant ton investissement des impôts, c'est en réalité moi qui le réalise. Mais en tant que société et en tant qu'État, nous ne bénéficions d'aucun de ces avantages. De plus, tu ne paies même pas d'impôts. »
Ils sont tous deux ministres du Tourisme… L'un de l'ancienne Turquie, l'autre de la nouvelle… Le pillage sous couvert d'impôts, d'incitations, de terrains appartenant au domaine public et d'aides aux investissements financées par l'argent du peuple bat son plein.