La solution à notre crise ne se trouve pas dans les urnes !
La Turquie n'est pas le seul pays en crise. L'« ordre établi » vacille à l'échelle mondiale.
Dès lors, il y a des choses à méditer...
Par exemple : en période de confort, vous pouvez combattre les petits maux comme le rhume, le refroidissement ou la grippe avec de l'aspirine, de la vitamine C, etc. Et vous pouvez même réussir. Mais qu'en est-il si votre problème de santé s'est transformé en une crise qui menace votre vie ? À quel moment pouvez-vous réaliser que vos vieilles habitudes en matière de « médicaments » ne suffiront pas à surmonter cette crise ? Est-ce quand il est trop tard ?
Le « confort des urnes » est un peu comme cela. C'est comme espérer de l'aide de l'aspirine alors que l'organisme s'effondre... L'illusion des urnes ne sert à rien dans une crise profonde qui bouleverse la société ; elle ne fait que permettre aux victimes de perdre du temps.
Disons-le donc clairement : les grandes transformations progressistes, surtout à l'époque moderne, ne se réalisent pas par la majorité, ni une fois que cette majorité est atteinte. Il n'existe pas de « clé » appelée « 51 % » dans l'histoire. C'est un appât pour ceux qui sont à l'aise et pour ceux qui parviennent à tirer leur épingle du jeu.
Les transformations ont une période de préparation théorique. C'est là l'essentiel. Il s'agit de ces personnes, « une minorité au sein de la minorité », qui identifient la crise et consacrent leur vie à la solution, ainsi que des idées qu'elles produisent. Nous parlons de l'étincelle portée par la pensée, diffusée par les livres, les journaux, les outils numériques, etc. Il s'agit de ces activistes obsédés par le salut de l'humanité, prêts à tout sacrifier, qui produisent de la pensée, c'est-à-dire de la politique et de l'art... Ils sont forcément minoritaires... C'est ainsi que cela commence... L'idée cherche sa matière.
1789, la mère de toutes les révolutions, était-ce l'œuvre de la majorité ? Par quelles masses la Bastille a-t-elle été prise ? Est-ce que des millions de personnes ont pris la Bastille ? Le destin de l'histoire mondiale a basculé avec 600 ou 700 personnes, n'est-ce pas ? Et la Moncada ? Et notre propre Guerre d'Indépendance nationale ?
L'histoire mondiale ne sort pas des urnes. Elle sort de la pensée, de la théorie. Elle sort de l'idée qui cherche sa matière. Dans cette quête, les urnes ne sont pas si importantes. C'est douloureux, mais c'est la réalité.
Avant les grandes transformations, il y a la pensée. Avant Robespierre, il y a Jean-Jacques Rousseau. Celui-là même dont le jeune Robespierre, avec toute son admiration, faisait le tour de la maison à distance. S'il n'y a pas de théorie prête, il n'y a pas de mouvement. Devons-nous penser que ce qui nous manque, ce ne sont pas les masses formant la majorité, mais la théorie ? Peut-être. Mais nous serions injustes, car c'est précisément ce que nous avons en abondance.
N'y avait-il pas de pensée dans la république qui a été démantelée et détruite ?
Il y en avait. Il y en a.
Je le répète : les grandes transformations sociales ne se produisent pas avec le peuple majoritaire contre les souverains qui tiennent les masses entre leurs mains. Nous ne pouvons parvenir à cette transformation que lorsqu'une « minorité » déclare être prête à prendre en main le destin du pays en déclin et que, la crise sociale devenant incontrôlable, des cadres se portent candidats à la responsabilité du pouvoir au nom du peuple. La pensée peut trouver sa matière dans les masses. Immédiatement après le pouvoir politique... Pas avant...
Celui qui le souhaite peut ajouter à 1789, 1917, 1923, 1949, 1959.
S'IL Y A UN DANGER, IL Y A AUSSI UN SAUVEUR
Rappelons-nous Hölderlin. « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve », disait-il dans un poème. Il soulignait qu'ils grandissent ensemble.
Cela signifie que s'il y a une crise (un danger), il existe aussi un cadre transcendant et égalitaire qui aspire à la résoudre. Mais ils ne sont pas la majorité. Ils sont minoritaires.
La République est notre véritable histoire. Ce qui précède doit être considéré comme de la préhistoire ou un prologue. Regardons cela : quand Mustafa Kemal s'est mis en route, il était minoritaire. Yakup Kadri n'a-t-il pas écrit son roman « Yaban » pour souligner cette douloureuse vérité ?
Et aujourd'hui ? Dans notre république démantelée, les masses sont toujours sous la coupe du pouvoir islamiste. Mais la théorie est entre nos mains. La théorie est une grande force au sein de la minorité. C'est l'étincelle qui approche de la poudre. La colère accumulée dans la crise, aussi grande soit-elle, ne sert à rien toute seule. La société est un tel mécanisme. La colère qui attend peut attendre des siècles. Et elle finit par s'humidifier...
S'il n'y a pas d'étincelle, et s'il n'y a pas d'intervention extérieure, la poudre ne présente aucun danger.
Turgut Uyar, je crois, l'avait écrit juste après le 27 mai : « La poésie est dans l'impasse, parce que l'homme est dans l'impasse ».
Ne voyons pas seulement l'impasse de l'homme dans l'Ankara islamiste et ses chats opposants, ou dans les directions du CHP, du Yeni Parti, du DEM, du TİP, de l'EMEP, etc.
Les États-Unis sont dans l'impasse. L'Europe est dans l'impasse. Mais la solution et le salut ne viendront pas de Washington, de Bruxelles ou de l'axe Paris-Berlin.
Regardons-nous. Regardons notre grand chaos... Notre crise où la solution ne doit pas être cherchée dans la multitude...
Sans théorie républicaine, il n'y a pas de mouvement républicain. Pourtant, nous possédons un tel acquis théorique. Pour cette vérité, la majorité n'a pas besoin d'obtenir une approbation par les urnes.
Sans théorie, les urnes ne sont qu'un analgésique. Vous avalez la pilule, votre douleur s'apaise pendant un moment, et cet ordre, qui est la source de la douleur, continue d'exploiter. En d'autres termes, les dominants restent dominants.
Nous avons énuméré le nom de cette pilule un peu plus haut sous forme de partis. C'est notre situation.