La révolution des Jeunes-Turcs, le nationalisme turc et le monde turc
Ces dernières années, on observe un intérêt marqué, notamment chez les jeunes, pour la révolution des Jeunes-Turcs de 1908, le Comité Union et Progrès et le kémalisme. Il est positif et important que la jeunesse turque s'intéresse à ces sujets et suive les livres, articles, documentaires et publications de qualité, rigoureux et d'un haut niveau scientifique dans ce domaine. Il ne faut pas oublier que de nombreux éminents professeurs et maîtres, de Zafer Toprak à Feroz Ahmad, de Tarık Zafer Tunaya à Sina Akşin, d'Erol Şadi Erdinç à Orhan Koloğlu, ont signé des travaux et des ouvrages de grande valeur sur ces questions. Bien entendu, d'importants experts étrangers ont également écrit sur ces sujets, tels que Philip H. Stoddard, Masayuki Yamauchi, Ernest E. Ramsaur, Eric Jan Zürcher, Stanford J. Shaw ou encore Justin McCarthy... La liste pourrait assurément être encore plus longue.
Nous ne l'oublions pas : connaître ces époques, comprendre ces générations et saisir ces pans de notre histoire constituent le fondement pour mieux appréhender le présent et anticiper l'avenir avec une plus grande précision.
Nous le savons, le mouvement des Jeunes-Turcs a profondément marqué l'Empire ottoman (Devlet-i Aliyye) et a déclenché et accéléré la pensée nationaliste dans les régions où les populations musulmanes et turques étaient majoritaires. Les mouvements visant la monarchie constitutionnelle, ainsi que les recherches politiques et les thèses constitutionnelles qui y sont liées, ont été débattus et adoptés parmi les intellectuels, les penseurs et les élites politiques ottomans.
Même en dehors de l'administration de l'Empire ottoman, il existait dans le Caucase et en Asie centrale (Turkestan), où l'influence des intellectuels ottomans était ressentie, un climat intellectuel riche où ces sujets étaient débattus. De nombreuses figures de proue du courant turquiste sont nées et ont grandi sur ces terres. En effet, ces penseurs importants apporteront une contribution majeure à la République de Turquie, qui sera fondée en 1923, et occuperont une place centrale dans les débats sur le nationalisme turc.
LES TURQUISTES VENUS DU CAUCASE ET D'ASIE CENTRALE VERS L'EMPIRE OTTOMAN
Il y a plus. Certains de ces penseurs importants ont quitté leur pays en raison de la répression qu'ils subissaient dans la Russie tsariste pour rejoindre l'Empire ottoman et sa capitale, Istanbul. À cette époque, parmi ceux qui arrivaient à Istanbul depuis le Caucase et l'Asie centrale, il n'y avait pas seulement des penseurs et des intellectuels éminents, mais aussi des étudiants. Cependant, ces penseurs importants n'ont guère reçu d'attention de la part des dirigeants de l'Empire ottoman, du Palais ou du Sultanat.
Ce désintérêt s'explique par plusieurs raisons : premièrement, les hommes d'État ottomans se méfiaient de la Russie. Deuxièmement, l'Empire ottoman était affaibli et n'avait pas de politique spécifique envers les Turcs et les musulmans sous administration de la Russie tsariste. Troisièmement, le Palais et le gouvernement craignaient que les idées des Jeunes-Turcs et celles des intellectuels turquistes originaires du Caucase et d'Asie centrale n'influencent les sujets ottomans.
Pourtant, la révolution russe de 1905, le chaos qui a suivi et la défaite des Russes face aux Japonais ont suscité l'enthousiasme et l'espoir tant chez les musulmans et les Turcs de Russie que chez les Jeunes-Turcs de l'Empire ottoman. Mais en raison de l'indifférence du Sultan Hamid-i Sani (en ottoman, les chiffres indiquant le rang des sultans sont placés après le nom et non avant, donc le terme correct est Hamid-i Sani et non Abdülhamid II) face aux développements en Russie et de ses efforts pour maintenir de bonnes relations avec ce pays, les intellectuels turquistes de la Russie tsariste sont restés à distance du sultan.
Après la Seconde période constitutionnelle, c'est-à-dire la révolution des Jeunes-Turcs de 1908, l'un de nos grands penseurs, Yusuf Akçura, est venu s'installer à Istanbul. Il a pris la tête de la fondation de la Société turque (Türk Derneği), la première organisation nationaliste de l'époque. Ağaoğlu Ahmet et Hüseyinzade Ali Bey, qui figuraient parmi les autres fondateurs de la société, comptaient également parmi nos intellectuels pionniers venus de la Russie tsariste. Rappelons que la Société turque sera suivie par Türk Yurdu, puis par Türk Ocağı.
Il ne faut pas oublier que les sujets traités dans la revue Türk Yurdu, l'un des organes de presse influents de l'époque, portaient sur la patrie, le patriotisme, la nation, le nationalisme, la centralisation et la modernisation, et que ces thèmes figuraient également parmi les plus abordés en Asie centrale et dans le Caucase. Des intellectuels pionniers tels que Yusuf Akçura, İsmail Gaspıralı, Hüseyinzade Ali Bey, Ahmet Ağaoğlu, Sadri Maksudi Arsal et Zeki Velidi Togan ont exercé une influence tant à Istanbul que parmi les Turcs de Russie. Ils ont à la fois influencé les Jeunes-Turcs et ont été influencés par eux.
LES NATIONALISTES OTTOMANS ET LES NATIONALISTES RUSSES
Les intellectuels qui soutenaient le mouvement jadidiste (réformiste) dans la région du Turkestan (Asie centrale) accordaient, tout comme les Jeunes-Turcs ottomans, une grande importance à l'éducation. Ils ont mené une intense activité de publication, notamment avec le journal Tercüman. Ils ont suivi de près non seulement l'Empire ottoman, mais aussi le reste du monde. Le fait que la révolution russe de 1905 et la révolution constitutionnelle iranienne de 1905 aient été suivies par la révolution des Jeunes-Turcs en 1908 a accru l'intérêt et l'espoir envers Istanbul dans le Caucase et au Turkestan. Des slogans de la révolution des Jeunes-Turcs tels que « Vive la liberté » et « Vive la Constitution » ont également été repris par les jadidistes à Boukhara.
Une interaction a également eu lieu entre le panturquisme qui s'est développé parmi les Turcs en Russie en tant que réaction et opposition au panslavisme, et le panturquisme qui a émergé dans l'Empire ottoman face à la désintégration et à l'effondrement. De nombreux noms communs figurent parmi les pionniers intellectuels des deux mouvements. Il est naturel qu'il y ait eu des différences et des similitudes entre les courants turquistes des deux pays. D'ailleurs, il n'existait pas non plus un seul turquisme dans l'Empire ottoman. Il y avait différentes approches du turquisme. Mais il faut garder à l'esprit ceci : ce que Paris représentait pour les Jeunes-Turcs, Istanbul le représentait pour les penseurs turquistes d'Asie centrale et du Caucase. Istanbul était à la fois une ville source d'inspiration et un port de refuge.
Pour les Jeunes-Turcs, le Turkestan, l'Asie centrale et, à plus grande échelle, le monde turc, étaient également importants. Par exemple, le poète et penseur Ömer Naci, l'un des membres permanents du Comité central d'Union et Progrès, a été chargé de soulever les Turcs d'Iran. Deux ans avant la révolution de 1908, en mars 1906, le Dr Bahattin Şakir a écrit une lettre depuis Paris adressée au peuple musulman du Caucase. En août 1906, le Dr Bahattin Şakir a envoyé à Gaspıralı İsmail Bey une lettre qu'il avait rédigée avec le Dr Nazım.
En somme, même si les conditions et les forces nécessaires pour concrétiser les idées des Jeunes-Turcs concernant le Caucase et le Turkestan faisaient défaut, leur intérêt pour ces régions était réel. De plus, une relation chaleureuse s'est établie entre Galip Kemali Bey, le dernier ambassadeur de l'Empire ottoman à Moscou, et les Turcs de Russie. Yusuf Akçura était également à la tête de la délégation du Croissant-Rouge (Hilal-i Ahmer) envoyée par l'Empire ottoman en Russie pour examiner la situation des prisonniers de guerre.
UNIONISME ET TURQUISME
Les unionistes n'ont pas adopté une attitude passive comme le Sultan Hamid-i Sani. Ils ont considéré le panturquisme et le panislamisme comme des armes idéologiques importantes. Ils disposaient également d'une organisation importante telle que la Teşkilat-ı Mahsusa. Mais il ne faut pas oublier que le panislamisme était une politique qui déplaisait aux Britanniques, tandis que le panturquisme contrariait les Russes. La Russie craignait que la Seconde période constitutionnelle ne serve d'exemple aux peuples musulmans de Russie. L'Angleterre nourrissait la même inquiétude pour les musulmans de ses colonies. L'Allemagne, quant à elle, trouvait que le panturquisme et le panislamisme servaient ses propres intérêts.
Les Jeunes-Turcs ont très bien accueilli les intellectuels turquistes venus de Russie, ont valorisé leurs idées, leur ont ouvert la voie et ont cherché à tirer profit de leur pensée. Yusuf Akçura, Ahmet Ağaoğlu, Mehmet Emin Resulzade, Abdürreşid İbrahimov, Hüseyinzade Ali Bey, Ayaz İshaki et Halim Sabit ont été traités avec un grand respect. Les organisations d'immigrés ainsi que les organes de presse étaient très actifs. Ces publications étaient suivies de près en Asie centrale et dans le Caucase. Outre l'Asie centrale, le Caucase et la Russie, on a également constaté une forte augmentation des études turcologiques en Hongrie. Ahmet Ağaoğlu, sur ordre du Comité Union et Progrès, a tenté d'envoyer un grand nombre d'intellectuels ottomans en tant qu'enseignants parmi les Turcs musulmans de Russie, notamment dans le Caucase. La revue Türk Yurdu circulait de main en main dans ces régions, et l'administration de la Russie tsariste a ouvert des poursuites contre ceux qui lisaient la revue.
Les nationalistes turcs venus de Russie à cette époque défendaient l'unité turque. Ils n'avaient pas d'attachement politique, social ou culturel envers l'Empire ottoman. Il convient de noter que la plupart de ces intellectuels nationalistes étaient citoyens de la Russie tsariste. Ils exigeaient avant tout la plus grande liberté possible pour apprendre leur propre histoire librement, sans subir de pression. Ils ont également suivi avec une grande attention et sensibilité les développements, les courants d'idées, les journaux et les revues à Istanbul.
L'intérêt des intellectuels, notamment en Azerbaïdjan, pour les Jeunes-Turcs est remarquable. Le réformisme jadidiste ainsi que le réveil national et les mouvements nationalistes en Azerbaïdjan ont également été suivis de près par les Jeunes-Turcs. Par exemple, l'expression « Se turquiser, s'islamiser, se moderniser » (qui est aussi le titre de son livre), utilisée par Ziya Gökalp, l'un des leaders intellectuels de l'Union et Progrès, grand penseur et fondateur de la sociologie dans notre pays, a été utilisée pour la première fois par le grand intellectuel azerbaïdjanais Hüseyinzade Ali Bey.
En résumé, la révolution des Jeunes-Turcs de 1908 a été suivie de près au Turkestan et dans le Caucase. Bien entendu, l'influence organisationnelle des Jeunes-Turcs dans ces régions était très limitée. Il leur était impossible de trouver une base sociale solide. D'ailleurs, le nationalisme turc est l'idéologie de la nation qui constitue l'élément fondateur et dominant de l'Empire ottoman, et qui forme la majorité des sujets ottomans, même si elle n'était pas mise en avant ou valorisée au palais. En Asie centrale, dans le Caucase et en Crimée, il y avait la pression russe et slave, et la force déterminante était la Russie tsariste.